Catégorie: SAVOIRS

Les mots des mets (la saveur cachée des mots)

L’apanage :
rien qu’
un bout de pain ?

Corbeille de pain © Greta Garbure

Corbeille de pain © Greta Garbure

On emploie souvent — toutes proportions gardées — l’expression « c’est l’apanage de… » pour signifier qu’il s’agit d’un privilège.
Même si, depuis la nuit du 4 août 1789, tous les droits et privilèges féodaux ainsi que tous les privilèges des classes, des provinces, des villes et des corporations sont censés avoir été abolis.

Ah bon ?

Historiquement, l’apanage — car le mot remonte à avant la Révolution — c’était une portion du domaine royal que le roi assignait à ses fils puînés ou à ses frères, donc à des princes ou à des pairs, et qui faisait retour au domaine si son détenteur mourait sans héritier direct mâle. Autrement dit, le bénéficiaire avait la jouissance du domaine foncier de son vivant mais pas la propriété s’il n’avait pas de fils.

Par extension, l’apanage désigne un bien exclusif, un attribut, un privilège concernant une catégorie de personnes. Par exemple : la vente des biens immobiliers est l’apanage des notaires.
Ou encore : « Le cocuage est naturellement l’un des apanages du mariage » comme nous le rappelait (déjà) Rabelais !

Mais l’amusant dans l’histoire, c’est la formation du mot apanage. Car il vient de l’ancien français « apaner », dérivant lui-même du latin médiéval « apanare » signifiant « donner du pain », d’où doter !
Car tous ces mots ont pour origine le mot latin « panis »… ni plus ni moins que du pain !

Blandine Vié

Les mots des mets (la saveur cachée des mots)

Être dans le pétrin

Pétrin via deschamps-web.com

C’est une expression qui nous vient des Romains.

Lorsque les esclaves étaient punis, l’un des châtiments était de les condamner au pistrinum — mot qui a donné « pétrin » en français — ou moulin à moudre le blé une tâche très dure physiquement. Tellement harassante qu’épuisés, ils tombaient souvent dans la mouture.

Une métaphore que d’aucuns font remonter seulement au XVIIIe siècle et faisant plutôt référence au coffre en bois — ou pétrin — dans lequel on pétrissait le pain. On y versait d’abord la quantité de farine voulue, puis on y ajoutait le levain et l’eau. Pâte pétrie qui devenait collante et dont on avait du mal à se dépêtrer, notamment à cause du volume.

Et voilà pourquoi, lorsqu’on se débat avec des difficultés que l’on trouve insurmontables, on dit que l’on est dans le pétrin… quand bien même ils sont aujourd’hui électriques !

Rien ne vaut une bonne métaphore — même un peu glauque — pour « imager » avec force une situation ou un état d’esprit.
Comme quoi, même avant l’ère de l’image, l’écrit a toujours eu recours au visuel !
Mais c’est aussi ce qui fait la beauté du langage.

Pétrin avec pâte via deschamps-web.com

Blandine Vié

Les mots des mets (la saveur cachée des mots)

Avoir la cosse !
La cosse des petits pois ?
Mais oui, mais oui !

Petits pois en cosses © Greta Garbure

Petits pois en cosses © Greta Garbure

Il y a des expressions que l’on emploie, comme ça, sans même réfléchir à ce qu’elles signifient vraiment.
Et moi justement, j’aime bien les décortiquer ces locutions imagées, qu’elles soient cocasses ou parfois sibyllines.

« Avoir la cosse », en langage populaire, c’est être paresseux, flemmard, fainéant, ne pas avoir envie de travailler, ne pas vouloir faire d’effort, manquer d’ardeur au travail, ne pas vouloir en foutre une rame ! Tiens, une rame ? Une rame de métro ? Ou une rame de haricots ? Comme ces tuteurs en bois auquel s’enroulent les plantes grimpantes, les légumineuses… comme les petits pois ! Comme c’est bizarre ces courts-circuits de langage !

On emploie aussi l’expression « tirer sa cosse » dans le même sens : ne rien faires, flemmarder.

Cosse employé dans ce sens est un dérivé régressif de cossard sur lequel il a été formé, comme flemmard sur flemme.

petits pois via femininbio.com

 

Mais revenons au mot cosse proprement dit !

C’est un mot qui dérive du latin cochlea qui signifie escargot, ce qui a donné coccia en latin populaire. On comprend bien l’allusion à la coquille protectrice, la gousse, la cosse.
Notons d’ailleurs au passage que bien que proches phonétiquement, les mots gousse et cosse ne sont pas parents. Ah ! les subtilités de l’étymologie !

En botanique, une cosse, c’est effectivement l’enveloppe contenant les semences, les graines d’une plante, notamment de la famille des légumineuses.

Mais alors, quel rapport entre la flemme et les cosses de petits pois. Parce qu’écosser des petits pois, c’est plutôt une corvée pour laquelle il ne faut justement pas être flemmard, non ?

Eh bien, en fait, c’est parce que ce n’est pas aux petits pois à écosser que l’expression fait référence mais aux pois gourmands dont la cosse est très tendre et comestible et qu’il n’est donc pas besoin d’écosser pour les déguster ! On les appelle d’ailleurs aussi pois goulus !

Petits pois via leslecturesdasphodele.wordpress.com

Elle est pas « cossue » mon histoire ?
Cossue, cossue ?
Mais oui, le mot vient de là aussi !
Car si on dit que c’est cossu, c’est parce qu’il y a beaucoup de cosses !

Blandine Vié

Nos mille-feuilles

Et si l’on passait le week-end à Maury ? (2)

Maury
La Vallée des Merveilles

Jacques Paloc & Michel Smith

Maury cover HD

Si ne vous ne pouvez pas vous rendre à Maury ce week-end pour découvrir la magnifique vallée de l’Agly et pour participer à la rencontre autour du vin, du fromage et du chocolat dont nous vous parlions ici : http://gretagarbure.com/2015/04/24/france/, vous pouvez tout de même fantasmer avec ce livre qui vous apprendra tout sur cette appellation que j’aime particulièrement.

Comme le dit le pitch de l’éditeur : « Depuis que la vigne est apparue sur ce sol de Maury, des générations de vignerons ont façonné et sculpté cette terre, ces collines et ces vallées pour en faire un terroir d’exception.
Maury, Tautavel, Saint-Paul-de-Fenouillet et Rasiguères, les quatre communes situées sur l’aire délimitée de l’appellation Maury sont des communes chargées d’histoire. »
Pour glorifier ce terroir et ses vignerons « un ouvrage a vu le jour sous l’égide de Bernard Rouby, président du cru Maury en partenariat avec les éditions Catapac. »

Et cet ouvrage est épatant ! (Oui, je sais, c’est un adjectif que j’affectionne !)
Il a en plus pour moi l’atout d’être co-écrit par Michel Smith que je considère comme un ami. Je dirais même un véritable ami car on peut s’engueuler avec lui et ne pas s’en vouloir après pour autant. Ce qui est à mon sens le fondement même de l’amitié. Bon, parlons plutôt du livre qui est un hommage à la vigne, au patrimoine et à la culture.

Dans la première partie, Jacques Paloc, directeur de l’INAO de Perpignan, nous présente le terroir et son histoire géologique si particulière, les cépages prédominants et le climat.
Dans la seconde partie, Michel Smith nous fait découvrir une quarantaine de domaines, tous membres du Syndicat de Défense du Cru Maury. Je ne vais pas les énumérer mais tous sont régalants. Et ça donne soif !

Un livre à lire en dégustant un verre de l’un ou l’autre de ces domaines.

Le must : l’ouvrage est bilingue, tous les textes étant traduits en anglais.
La petite faute d’inattention : sur la quatrième de couverture (le dos du livre) : œnologie est écrit « œneulogie » ! Correcteurs, correcteurs…!

Blandine Vié

Maury
La Vallée des Merveilles
Jacques Paloc et Michel Smith
Photos : Marc Tournaire, Aérien Frédéric Hédelin
Éditions Catapac
Prix : 24,50 €

Les mots des mets (la saveur cachée des mots)

C’est quoi le rapport entre Cicéron,
Ptolémée IX et les pois chiches ?

Pois chiches © Greta Garbure

Pois chiches © Greta Garbure

Pour ceux qui n’étaient pas férus d’histoire à l’école, je rappelle que Cicéron est un philosophe romain, homme d’état et auteur latin. De son vrai nom Marcus Tullius, dit Cicero, il naquit le 3 janvier 106 avant J.-C à Arpinium en Italie et fut assassiné en 43 avant J.-C.

Cicéron via col71-troisrivieres.ac-dijon.fr

Cicéron

Ptolémée IX Sôter II (Sauveur en grec) fut quant à lui un pharaon égyptien de la dynastie des Lagides, fils de Ptolémée VIII Évergète II Tryphon et de la reine Cléopâtre III Évergète. Il naquit en -143/-142 (ou -140/-139) et fut roi de -116 à -107, puis de -89 à -81 (ou peut-être -88/-80).

Ptolémée IX

Ptolémée IX

Bon, j’avoue, je ne me souviens pas de tout par cœur, j’ai préparé mes antisèches en furetant sur Wikipédia.

Mais, me direz-vous, pourquoi je vous parle de ces deux personnages historiques et surtout, quel rapport avec les pois chiches ?

Eh bien, c’est à cause de leurs surnoms respectifs : Cicéron (Cicero) pour le Latin (du latin cicer) et Lathyre pour l’Égyptien (du grec lathyros). Deux mots qui signifient… pois chiche !

Marcus Tullius devait ce sobriquet à une grosse verrue en forme de pois chiche — vous l’aurez compris ! — qui aurait orné le bout du nez d’un de ses ancêtres.

Pour Ptolémée, il semblerait que ce soit son nez à lui qui ait présenté cette particularité.

Il n’est d’ailleurs pas rare que les noms de famille et la toponymie tirent leur origine de caractéristiques physiques, voire de défauts ou même de disgrâces : Petit, Lepetit, Legrand, Legros, Leblond, Lebrun, Leroux, Le Bihan (petit en breton), Klein (petit en allemand), Courtecuisse, Le Boiteux, Bègue, etc.

Blandine Vié