Catégorie: CHRONIQUES & HUMEURS

P’tit billet d’humeur

C’est le printemps !

Petits légumes printaniers glacés © Greta Garbure

Petits légumes printaniers glacés © Greta Garbure

J’ai déjà suffisamment de printemps à mon palmarès pour n’éprouver aucune joie particulière à en accueillir un de plus aujourd’hui. Parce que plus ça va, moins je sens le renouveau chavirer mon métabolisme. J’attendrai donc ma première érection printanière avec une confiance modérée car l’évidence s’impose : pas plus que l’hirondelle, je ne fais le printemps !

Ce n’est pas tant la montée de sève, le débourrement de la vigne que je jalouse et sûrement pas son prochain bourgeonnement, ayant subi plus souvent qu’à mon tour les poussées acnéiques de l’adolescence. Non plus que la sortie d’une hibernation que je n’avais pas entamée ou le retour d’une migration sous le soleil des Tropiques, que je n’avais pas même esquissée.

Fleurettes© Greta Garbure

Fleurettes © Greta Garbure

Alors, d’un équinoxe à un solstice, je promets de guetter les moindres signes d’exubérance de mon caractère d’ordinaire déjà enjoué. Je vais donc tâcher d’être plus turbulent qu’à l’accoutumée et par exemple :
— Pousser la déconne jusqu’à boire du vin rosé même quand ma soif est encore supportable.
— Unir, en un navarin orgiaque, l’agneau de lait et les petits légumes nouveaux amoureusement tournés d’une main de velours.
— Choisir des vins qui se boivent plus frais que ceux qui ont accompagné les gibiers et les plats en sauce de nos belles soirées d’hiver.

Émoi © Greta Garbure

Émoi © Greta Garbure

— Participer de près ou de loin au Printemps des Poètes et à celui de Bourges.
— Être ébloui par l’explosion des pommiers et des cerisiers rosis et blanchis, par l’herbe vert tendre et ses boutons d’or, ses coquelicots rouges… Et les pâquerettes !

Coquelicots © Greta Garbure

Coquelicots © Greta Garbure

— Traquer la première asperge pointant… j’veux dire se dressant… enfin, pleine de promesses, quoi !
— Regarder les jeunes filles, elles-mêmes en fleurs, ôter progressivement leurs épaisseurs sous le soleil montant.

Rosé « Les Jolies Filles » © Greta Garbure

Rosé « Les Jolies Filles » © Greta Garbure

En fait, j’aimerais m’attabler à une terrasse qui me permettrait de profiter tout à la fois des jeunes filles, des asperges, des cerisiers, des petits navets, de l’agneau et du vin… jouir d’une sorte d’ivresse qui commence à me manquer par moments.

Patrick de Mari

Billet d’humeur

La Grand-Messe des Primeurs à Bordeaux

maquette-invitation

Nous autres journalistes et/ou blogueurs spécialisés sommes de plus en plus nombreux à contester le bien-fondé de la dégustation des grands vins de Bordeaux (et maintenant d’ailleurs) en Primeurs. Il y a de multiples raisons de regretter que des professionnels avertis — plus quelques autres — émettent et publient des jugements aussi hâtifs dont ils reconnaissent eux-mêmes l’extrême fragilité.
À ce stade, les commentaires devraient n’intéresser que « les professionnels de la profession ». Mais aujourd’hui, le Syndicat des appellations Bordeaux et Bordeaux Supérieur réitère son initiative désastreuse de l’année dernière : ouvrir aux particuliers, curieux, amateurs, l’opportunité de goûter ces embryons de vins.

Depuis le début de l’année et au nom de la sacro-sainte liberté d’expression, on sait qu’on a le « droit » de dire, d’écrire, de dessiner n’importe quoi !
Alors en effet, pourquoi ne pas exiger les mêmes avantages que son voisin, quel que soit le voisin en question puisque sa seule qualité de voisin en fait obligatoirement notre égal, n’est-ce pas ? « Je paye des impôts, j’ai bien le droit de dire et de faire ce que je veux ! » Et notamment de goûter des vins prématurés, des vins sortis des barriques — pour cette seule occasion — dans lesquelles ils passeront l’essentiel de leur élevage, c’est-à-dire de leur enfance.

© Armand Borlant

© Armand Borlant

Je passe mon temps à expliquer qu’on ne doit pas juger de la même façon un vin sortant de cuve et un vin issu d’une barrique neuve. Le deuxième aura besoin de plus de garde afin que les tanins et les arômes du bois se fondent et ne travestissent pas sa vraie nature. Je fais pourtant partie de ceux qui apprécient que certains jus puissent bénéficier d’un élevage plus long que d’autres : aération ménagée, respiration contrôlée, structure confortée à condition que la matière soit suffisante, etc. etc. Aussi, je m’énerve assez rapidement quand on ouvre une bouteille trop tôt et qu’ensuite, on tire des conclusions définitives : « boisé envahissant au nez », « une vraie tisane de chêne », « il va filer la gueule de bois », jusqu’à évoquer même l’image audacieuse d’une gâterie prodiguée au jeune Pinocchio…! À quoi d’autre peut-on s’attendre au sortir de 18 ou 24 mois de futaille ! L’utilisation des fûts neufs n’a pas pour fonction l’aromatisation d’un vin, sauf pour une poignée de snobs qui devraient pouvoir se contenter d’une pelletée de copeaux ou de dominos qui leur apporteraient leur dose de vanille et même pour le chêne américain, un parfum dominant de noix de coco !!!

Mais alors, pourquoi goûter rituellement ces grands bordeaux classés durant la première semaine d’avril ? Il y a bien des raisons qui plaident pour cette date et de plus nombreuses encore pour trouver inepte cet empressement à réveiller des vins tout juste endormis. Pour l’essentiel, ce sont des raisons commerciales et pratiques, donc estimables aussi. Sont invitées, convoquées, accueillies 5 à 6000 personnes venant des deux hémisphères et de presque tous les continents : un microcosme de négociants, courtiers, acheteurs, distributeurs, importateurs, sommeliers, cavistes, journalistes/blogueurs… Vous ajouterez quelques grands amis de la famille, personnalités du show-biz, du sport, de la télé…

En une semaine, vous avez réussi à réunir tous ceux dont les avis vont contribuer à donner la « tonalité » d’un millésime, des sensations sur son avenir et même des notes sur des vins que presque personne ne pourra boire étant donné les cours atteints par les plus grandes bouteilles. Mais c’est aussi l’occasion d’évaluer l’état de la demande et ainsi de déterminer plus tard les prix auxquels elles apparaîtront sur la place de Bordeaux et sur les marchés internationaux.

Évidemment, ces certitudes sont parfois contredites par les faits, c’est-à-dire que l’évolution des vins n’est pas scientifiquement prévisible et que l’erreur est toujours aussi humaine depuis Saint-Augustin, au moins autant que les divergences de vues et surtout d’intérêts !

© Armand Borlant

© Armand Borlant

Alors, pour en revenir à ce qui nous fâche aujourd’hui, pourquoi donc faire goûter ces ébauches, ces fœtus, à des gens qui s’y frotteront pour la première fois et éprouveront ainsi la légitime déception de ne pas trouver bon ce qui d’ailleurs ne l’est que rarement ? J’ai le souvenir marquant des dégustations en primeurs du millésime 2005 : les professionnels se regardaient, incrédules, avant d’avaler avec gourmandise quelques gorgées par-ci par-là (surtout par-là). D’éminents propriétaires admettaient qu’ils n’avaient jamais goûté auparavant des vins aussi aboutis et donc aussi « buvables ». Mais c’était une exception ! De plus, si l’on peut approcher et annoter 300 à 400 vins sans dommages, c’est parce qu’on n’avale pas ce que l’on met en bouche durant ces journées de travail ! Ces vins extraits de leurs barboteuses et mis en bouteilles pour l’occasion ne sont en aucun cas destinés à être bus : seulement goûtés et aussitôt crachés. C’est ce qui permet de finir la journée avec la langue et les dents bleu marine mais une démarche encore assurée ! Je n’imagine pas qu’un véritable amateur de vin puisse prendre un grand plaisir à boire trois verres (pas plus évidemment sinon bonjour…!) de ces choses « en devenir ».

Le beaujolais nouveau, lui, est clairement vinifié (et levuré) pour tenir un ou deux mois, pas beaucoup plus. Il est fait pour contribuer à une journée de convivialité sans autre ambition et c’est déjà louable. Mais le Saint-Estèphe nouveau dans les troquets bordelais, alors là…!

Et pourquoi pas un sauternes avec du Perrier ? Non, j’déconne… bien sûr !

Ouvrir les portes en grand à d’autres motivations que la dégustation professionnelle me semble dangereux ou au moins inopportun. N’oublions pas que nous sommes tous sous la loupe inquisitoriale de prébendés de la république qui rêvent d’une société ne fonctionnant qu’à l’eau claire (comme dans le Tour de France).

Est-il donc si utile de mécontenter tout le monde en même temps et de tendre des bâtons qui ne manqueront pas de s’abattre sur nos échines, déjà tellement meurtries par la loi Évin et ses relecteurs frénétiques (et pourtant si myopes) ?

Patrick de Mari

Saynètes

La guerre des petits fours !

Champagne © Greta Garbure

Champagne © Greta Garbure

Vernissages, inaugurations, remises de prix ou de médailles, commémorations, anniversaires, lancements de produits, ouvertures officielles… tout est bon (sauf parfois l’essentiel !) pour réunir des voraces amateurs et professionnels en des lieux dédiés à ces agapes de circonstances.

Au départ, les intentions des participants sont pacifiques. Et puis, et puis, à mesure que se constitue la horde de soiffards en manque et d’affamés chroniques, la tension monte.

On sent bien que le président ou le récipiendaire ou Toto-le-héros du jour aura du mal à conserver l’attention du public jusqu’à la fin de son discours. Des mouvements d’abord imperceptibles, des pas glissés dans la direction du rafraîchissoir indiquent la légère impatience de l’auditoire et bientôt la ruée devient incontrôlable vers le Graal : LE BUFFET !

Canapés © Greta Garbure

Canapés © Greta Garbure

On assiste alors, ébahi ou amusé, au déclenchement d’une sorte de guerrilla urbaine où amis et ennemis évoluent sous le même uniforme, celui de l’armée des pique-assiettes gloutons. Le Djihad mondain peut commencer, qui consiste à attaquer avec une violence inouïe les plus belles réalisations de nos meilleurs traiteurs.

La bousculade fait ses premières victimes : la vieille dame trop chétive pour ce genre de match se fait éjecter de la première ligne : les piliers ont pris position, les talonneurs ravitaillent les amis postés à l’arrière et les ailiers sont passés par les côtés, normal. Les mains du deuxième rideau défensif se tendent dans le vide, croisant au-dessus des têtes celles qui ont pu saisir des flûtes de champagne dégoulinantes. On commence à glisser sur les éclaboussures de guacamole, les verrines sont trop loin des cuillères (ou le contraire).

Petits fours © Greta Garbure

Petits fours © Greta Garbure

Qui dira l’émotion de voir dévastés en quelques secondes les plateaux de navettes au foie gras…?
Comment ne pas être sensible aux agressions que subissent les serveurs dès leur sortie des cuisines…?
Le choc que représente la vision apocalyptique des tables, il y a peu nappées de blanc et dorénavant transformées en champs de ruines… Le pire, ce sont les taches noires que laisse le caviar sur les serviettes et les moquettes.

Décidément, la guerre, c’est sale ! Même si les pains-surprise ne sont pas fourrés de plastic, on craint toujours le boulimique compulsif qui engouffre les petits fours par poignées et menace d’exploser au milieu du cocktail de bienfaisance ! Sans confondre croustades et grenades, on s’inquiète quand même de l’animosité ambiante. En tentant d’attraper le dernier aspic, vous risquez de vous retrouver avec les dents d’une fourchette plantées dans la main, telle une morsure du serpent du même nom.

Mais arrivent les plateaux de fromages qui font reculer un peu les narines sensibles, permettant un début de renouvellement des troupes sur le front depuis le tout premier assaut. Pour certains becs sucrés, le repli n’est que stratégique, il n’est pas question de retraite ! Aux douceurs, les consciences politiques s’embrouillent un peu devant les pièces montées, les meringues, les mignardises… Biafrais, Éthiopiens, petits obèses du Tonkin, tout finit par se mélanger en une pulsion unique : avaler une autre bouchée ! Commentaires et récriminations peuvent commencer à fuser :
— « C’est pas du porc, j’espère ! »
— « Vous auriez un doggy bag ! »
— « Le déjeuner de presse d’hier chez Untel était la-men-ta-ble : j’ai même été obligé de dîner le soir, c’est dire ! »
— « Y a du gluten dans votre pain de mie ? »
— « Ah bah dites donc, quand est-ce que vous avez mangé pour la dernière fois, vous ? »
— « Trop sucrées toutes ces pâtisseries ! Mais je vais regoûter la tarte au citron ! »
— « Bon, je reprends une huître et une coupette pour la route. On m’attend pour des accords cassoulet/corbières ! Je suis tranquille : blanc puis rouge, rien ne bouge !

Rafraîchissoir © Greta Garbure

Rafraîchissoir © Greta Garbure

Allez, on ne m’y reprendra plus… jusqu’à la prochaine fois !

Patrick de Mari

La chronique de Greta Garbure

Lapin chasseur ou
lapine chasseresse ?

(Journée internationale de la femme)

Lapin chasseur via atomistickers.fr

Il paraît qu’il y a un sexe faible (devinez lequel) et un sexe fort (on continue les devinettes ?).
Et quand on veut parler du genre humain qui, comme chacun sait, existe parce qu’à l’origine, il y a eu un homme ET une femme et se compose d’hommes ET de femmes, on dit pourtant… « les hommes ».
Par exemple « les hommes sont supérieurs aux animaux », « l’homme est un animal doué de raison », voire « les grands hommes de ce monde » (Tiens ? Jamais les grandes femmes), sans oublier « La déclaration des droits de l’homme », etc., comme si les femmes comptaient pour peau de balle.

Cette soi-disant supériorité masculine affecte même la grammaire où le masculin l’emporte sur le féminin !
Je crains d’ailleurs qu’avoir féminisé quelques mots de la langue française ne fasse pas beaucoup avancer la cause féministe et soit même à la limite du ridicule. D’autant que certains ne sont pas féminisables comme par exemple… imposteur ! À chaque sexe ses forces et ses faiblesses…

Surtout, tout cela manque terriblement d’humour !
Alors, Diou biban — tiens d’ailleurs, Dieu au féminin, ça donnerait quoi ? — je me suis dit que ce serait drôle de bousculer cette dictature macho jusque dans les livres de cuisine. Après tout, puisque la cuisine est paraît-il la place des femmes, alors allons-y gaiement !

Allons messieurs, adieu lapin chasseur, gigot d’agneau (les agnelles n’ont pas de gambettes ?), rôti de bœuf — qui n’est de toute façon jamais avoué comme rôti de vache, quand bien même 85% desdits rôtis sont de la vache de réforme mais qu’en cas d’épidémie, on parle évidemment de vache folle et non de bœuf fou ! —, tendrons de veau (et la velle ?), côtes de porc (qui ne sont jamais de truie… la pauvre, culinairement, elle n’a que sa vulve à nous offrir), pigeons et autres lièvres, pas toujours soulevés. Sans parler des poissons qui ne sont jamais poissonnes… sauf maquerelles ou morues, évidemment ! Et des homards qui ne sont jamais homardes, même grainées.

Non, nous les femmes, nous avons seulement droit aux honneurs de la basse-cour : poule (pas toujours de luxe), poulette, petite caille, dinde (grosse de surcroît), bécasse, pintade (le dernier volatile en date qui nous caricature) et j’en passe qui, à proprement dit, ne sont pas vraiment des surnoms flatteurs. Il n’y a guère que la canette qui tire son épingle du jeu. Et la palombe par chez nous !

Alors oui ! Soyons maîtresses au moins dans notre cuisine et révisons nos manuels culinaires. Eh oui messieurs, je vous le répète, adieu lapin chasseur, bonjour lapine chasseresse ! Encore que… la pine pour une femelle !

P’tit billet d’humeur

Des cailloux dans les lentilles !

Des cailloux dans les lentilles ! © Greta Garbure

Des cailloux dans les lentilles ! © Greta Garbure

Alors que des drones frôlent des immeubles afin de scruter les fenêtres de nos salles de bain, que nous nous sentons otages potentiels de grévistes ultra-minoritaires du secteur public, que la courbe des baisses de salaires et celle des hausses d’impôts vont bientôt se croiser… eh bien, pendant ce temps-là, les rédactions de la presse audiovisuelle, évidemment relayées par le grand public, semblent toutes sous la menace d’un nouveau virus mortel, mortel pour notre vocabulaire.

L’augmentation du nombre de phrases qui commencent désormais par « Du coup… » donne en effet le vertige. Après l’épidémie de « voilà » répétitifs et intempestifs en leurs milieux et les «… quoi ! » ponctuant leurs fins, sans parler des redondants «… voilà, quoi ! », le massacre programmé de notre langue parlée est en marche !

C’est la guerre ! Celle qui, à la fin, fait gagner le psittacisme orchestré par les haut-parleurs de l’information en continu, l’apprentissage de la philosophie pour tous en 140 signes plus ou moins maîtrisés… Pas de temps à perdre, inutile de chercher le mot juste, encore moins l’orthographe correcte : « je me comprends, c’est le principal, n’est-ce pas ? » Grâce à ces tics hideux mêlés à des éléments de langage codifiés, on va bientôt pouvoir dire l’insignifiant avec moins de 100 mots dans son bagage !

Le progrès sans doute…! Enfin… voilà ! Du coup, ça s’arrose… à l’eau, quoi !!!

Patrick de Mari