Nos mille-feuilles (nos feuilletages de la semaine)

À la rencontre des cépages 
modestes et oubliés

André Deyrieux

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Disons-le tout net, ce livre m’a passionnée !
Et pourtant, je craignais qu’il soit un peu trop technique pour ma pomme. Mais c’est tout le contraire, c’est un livre initiatique et maintenant que je l’ai lu, j’ai l’impression d’être un « Compagnon du Tour de France » ayant effectué son compagnonnage.
Il y a longtemps que je n’apprécie plus le vin seulement pour le plaisir de le boire (pourtant jamais mis en défaut), ni même pour son élaboration dans le secret des chais — car j’aime aller sur le terrain et j’ai déjà visité des centaines de vignobles et de caves d’un bout à l’autre de la France et même au-delà de quelques frontières — mais, ayant pénétré son intimité et sa généalogie jusqu’au tréfonds de ses racines, j’y trouve désormais une nouvelle dimension et je ressens un lien encore plus intense avec ce breuvage dionysien.

J’aimais déjà — aussi — le vin pour son potentiel culturel et tous les magnifiques textes qu’il a pu susciter en littérature et en poésie, de même que les peintures évocatrices accrochées aux cimaises des musées, et bien sûr les mythes dont la religion chrétienne ne manque pas — à cet égard, la Bible est riche de métaphores viniques pédagogiques —, mais maintenant, j’ai une proximité « familiale » avec cette boisson enivrante à bien des titres (et je ne parle pas seulement du degré alcoolique !).
Certes, je ne me souviens pas de tous les cousinages découverts dans le bouquin, ni de tous les chemins parcourus pour qu’un cépage s’implante dans une région lointaine — comme lorsqu’un fils quitte le nid de ses parents et crée une nouvelle branche — mais tout ça a pris un sens nouveau pour moi, comme un mystère dévoilé. Et je garde précieusement cet ouvrage pour le consulter chaque fois que nécessaire !

J’ai évidemment admiré le travail de copiste de tous les ampélographes — l’ampélographie étant la discipline commune à la botanique et à l’œnologie traitant des cultivars de vignes cultivés en viticulture : les cépages — qui, au fil des siècles, ont traqué les bourgeonnements, les rameaux, les feuilles, les grappes, les sarments et ainsi contribué au fait que l’on puisse retracer aujourd’hui cet immense arbre généalogique qui nous raconte aussi l’histoire de nos terroirs.
Mieux, ça m’a émue. J’ai pensé à mes aïeux de l’époque où la France était encore agricole et où quelques-uns de mes arrière-grands-pères ont probablement eu les mains aussi noueuses que des ceps à force de travailler cette terre nourricière que nous avons tellement négligée en acquérant pourtant — paradoxalement — de l’instruction. Et moi qui suis Parisienne avec des origines diverses (sud-nord-ouest-est : pas de jaloux même si le sud domine indéniablement), je me suis sentie de vraies racines et non plus seulement un héritage dilué. Merveilleux cadeau, s’il en est.

Mais trêve de considérations personnelles — même si le « ressenti » d’un livre est un critère essentiel à mes yeux —, passons à l’ouvrage lui-même.
D’abord il est beau, élégant, imprimé sur du joli papier glacé, avec de belles illustrations et une mise en page soignée qui en facilite la lecture. Et c’est important, le confort de lecture.
Ensuite, son articulation est intelligente, surtout pour le néophyte qui peut ainsi assimiler graduellement ce qu’il lit. D’autant que pour chaque cépage, outre le texte explicatif qui nous le décrit, nous raconte son étymologie, sa petite histoire et ses qualités d’hier, d’aujourd’hui et de demain, un vigneron qui le cultive
 nous en parle lui aussi à sa manière, ce qui est ludique et vivifiant.

Parlons aussi des auteurs car André Deyrieux, consultant en stratégie œnotouristique pour les acteurs privés et les territoires, expert en accompagnement à la labellisation « Œnotourisme des territoires », directeur de la plate-forme de conseil et de services de l’œnotourisme wine tourisme consulting et président de l’association « Rencontres des cépages modestes » qui œuvre à la connaissance, la sauvegarde, la promotion et la mise en valeur culturelle des cépages modestes — excusez du peu ! — a fédéré une douzaine d’experts pour nous parler de ces cépages modestes, oubliés, ou à tout le moins méconnus mais pour lesquels, heureusement, un fort regain d’intérêt se dessine. Citons Bruno Quenioux, Philippe Meyer, Jean Rosen, Jacky Rigaux, Henri Galinié, Jean-Luc Etievent, Marc Basile, Denis Wénisch, Yves Legrand, Catherine et Hervé Bourdon, Olivier Yobrégat.
Un petit coup d’œil par ici pour en savoir plus sur André Deyrieux : http://www.winetourisminfrance.com

Personnellement, je me suis régalée à découvrir ou mieux connaître l’aubun ; l’arrouya et son cousin l’erremaxaoua, héritiers basques de la lambrusque sauvage, avant même l’arrivée des Romains ; les avantages de la complantation ; le corbeau ; la counoise ; l’enfariné ; le fer servadou ; le genouillet qui donnait un vin avec lequel on préparait les « œufs en couilles d’âne » (œufs en meurette) chers à Rabelais ; le gouais ; le mailhol ; le mollard aux grains d’un beau noir bleuté ; le persan encore surnommé bâtarde longue ; le petit verdot dit aussi « les mains sales » (non, rien à voir avec Sartre) ; le pineau d’Aunis qualifié de « vin de grenier » lorsqu’il est vinifié en vin de paille ; l’œillade ; le poulsard qui fut commercialisé péjorativement comme « vin d’andouillette »… et là c’est bien le seul petit point qui me titille dans cet ouvrage car en tant que nouveau juré de la prestigieuse AAAAA (Association Amicale des Amateurs d’Andouillette Authentique), je déplore qu’on puisse penser qu’une andouillette ne mérite pas d’être accompagnée par un vin fin ! Et quelques autres.

Un livre-conservatoire informatif qui nous fait re-découvrir notre héritage viticole. C’est bien simple, chaque amateur de vin se devrait de l’avoir dans sa bibliothèque.
Un livre qui me donne aussi envie de faire un herbier spécial feuilles de vigne !

À noter encore que ce bouquin qui est un véritable plaidoyer pour notre patrimoine a reçu le Prix Spécial Coup de cœur des Prix Livres en vigne 2016.

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Nous vous avions d’ailleurs déjà parlé d’André Deyrieux ici :
https://gretagarbure.com/2016/04/18/saynetes-21/
et là : https://gretagarbure.com/2013/08/14/evasion-jeux-et-divertissements-2/

Blandine Vié

À la rencontre des cépages modestes et oubliés
L’autre goût des vins
André Deyrieux
Préface de Dominique Hutin
Dunod
Prix : 26 €

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