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La chronique de Greta Garbure

PREMIERS METS

 

On dit que lorsque l’on mange quelque chose pour la première fois de l’année — et à plus forte raison pour la première fois de sa vie — il faut faire un vœu !

Quelle charmante coutume pour un gourmand non perverti qui se nourrit encore en fonction des saisons et qui guette à l’étal la première morille, les premiers pissenlits, la première asperge, la première fleur de courgette, la première fraise, la première cerise, le premier abricot, la première pêche, etc. !
Morilles via eaualabouche.blogs.france24.com

D’autant que le gourmand curieux ne se contentera pas de la première asperge mais… de la première asperge verte, de la première asperge blanche, de la première asperge violette, de la première asperge sauvage ! Quatre vœux au lieu d’un, rendez-vous compte !
Asperges violettes via bolliskitchen.com

Et que le gourmand raffiné ira encore plus loin puisqu’il goûtera quant à lui la première asperge de Vallauris, la première asperge des Landes, la première asperge du Val-de-Loire, la première cerise de Céret, la première cerise d’Itxassou, la première Burlat, la première « cœur de pigeon », la première Montmorency, le premier abricot Bergeron de la Drôme, le premier abricot rouge du Roussillon, la première poire Guyot, la première poire Passe-crassane, la première poire Conférence, la première clémentine de Corse, et j’en passe, des meilleures et des encore plus savoureuses.
Car entre les variétés et les provenances, que de vœux en perspective !

cerisier

Et puis, il n’y a pas que le cycle des végétaux.
Il y a aussi les plats : la première brouillade aux truffes, la première salade de pissenlits aux lardons, le premier agneau de lait rôti, la première omelette aux morilles, les premières cuisses de grenouilles sauce poulette, le premier navarin aux petits légumes printaniers, la première blanquette de veau (à l’ancienne), la première pomme de terre primeur vapeur, le premier chèvre frais, le premier tourteau mayonnaise, la première alose à l’oseille, le premier clafoutis, les premiers cocos de Paimpol au jus, la première confiture faite maison avec les abricots du verger (avec les amandes des noyaux), la première ratatouille (la vraie, celle qui se fait avec des légumes de plein été), la première poêlée de cèpes, la première Saint-Jacques juste snackée, la première huître Marennes-Oléron — et le gourmand facétieux dégustera tous les numéros comme autant de nouveautés, il ne faut pas bouder son plaisir ! —, le premier gibier débusqué, la première daube des premiers frimas, le premier boudin après les tuailles de cochon, le premier cassoulet et ainsi de suite car c’est presque sans fin (mais jamais sans faim).

Cuisses de grenouilles via amafacon.canalblog.com
Tourteau mayonnaise via leromanculinaire.blogspot.com

Pire, s’il a la gourmandise éclectique, le gourmand voudra aussi goûter les premiers ornithogales (à ne pas confondre avec les asperges sauvages), le premier beurre de printemps à goût de noisette (quand les vaches se sont remises à brouter de l’herbe), la première amande fraîche cueillie sur l’arbre, le premier ail rose de Lautrec dont la tresse embaumera la cuisine, les premiers oignons doux des Cévennes, la première récolte de sel des marais de Guérande, de Noirmoutier ou de Camargue, la première salicorne, les premières mûres de ronces qui font la langue violette, les premiers pruneaux, la première mouture fraîche de poudre de piments d’Espelette, la première olive de Lucques, etc. Car le gourmand est insatiable (et non vorace). Et sa soif de goûter aux saveurs des nourritures terrestres est avant tout une soif de connaissance, de savoir.

Ornithogales via mercredirose.com
Mûres via missterre.over-blog.org

Rappelons que le mot savoir découle du mot saveur et non l’inverse : http://gretagarbure.com/2012/12/02/la-chronique-de-greta-garbure-4/

S’il pousse son raisonnement jusqu’au bout, le gourmand perfectionniste n’hésitera pas non plus à faire un vœu chaque première fois qu’il entreprend de tester une nouvelle recette qu’il n’a encore jamais préparée auparavant : « son » premier pâté en croûte, « son premier gâteau de foies blonds », « son » premier lièvre à la royale, « son » premier canard à l’orange (aux oranges bigarades, comme il se doit), « sa » première garbure — bah tiens ! on allait quand même pas la zapper celle-là ! —, etc. etc.

Lièvre à la royale via exquisitelollipop.com

Enfin, s’il est rusé, notre gourmand appliquera aussi ce jeu des découvertes aux vins ! Et même s’il n’est pas donné à tout le monde de boire « sa première Romanée-Conti » ou « son premier Château Yquem », la première coupe de champagne de l’année, le premier verre de chaque appellation (voire de chaque domaine), le premier rosé de l’été, le premier vin « bourrut » (avec des châtaignes), le premier coup de fendant suisse sont autant d’occasions de faire encore et toujours des vœux. Sans même parler du beaujolais nouveau (et là, j’espère que vous faites le même que moi !).

Châtaignes à vin bourrut © Blandine Vié

Bon, je crois que vous avez compris ce que je veux dire.
S’il le veut, le gourmand sincère a l’occasion de faire des vœux tous les jours de l’année, même quand elle est bissextile.

Car l’authentique gourmand a une virginité intacte. Pour lui, c’est toujours la première fois ! Une première fois qui titille tous ses sens, pas seulement ses papilles ! Accéder au savoir se fait en effet par la saveur qui est un travail des cinq sens. C’est pourquoi la vraie connaissance est aussi sensorialité, sensualité.
 

MAIS !
Car vous pensez bien qu’il y a un mais, Diou Biban !

Le vœu n’est pas un acte passif comme on le croit généralement !
Non, il ne s’agit pas seulement d’émettre un souhait, un désir et d’attendre ensuite que ça vous tombe tout rôti tout cuit… dans le bec ou dans l’assiette, comme lorsqu’on joue au loto.
Non, littéralement le mot vœu vient du latin « votum », lui-même dérivé de « vovere » qui signifie « vouer, promettre ».
Ce qui veut dire que chaque vœu suppose — en amont — une promesse, un engagement !
Eh oui chers gourmands, n’oubliez pas que derrière chaque vœu se cache une promesse !

Et que tout gourmand reconnaissant devrait faire une offrande, un bien nommé « ex-voto » (d’après le vœu) qui est le remerciement au vœu exaucé, conformément à ce qui a été souhaité.
On le voit, être un gourmand minutieux… c’est du boulot ! 

Mais au fait ? N’est-on pas le 1er mai aujourd’hui ?
Le jour de la fête du travail ?
Diou Biban, en dehors du fait que j’ai toujours trouvé suspect de ne justement pas travailler ce jour-là — paradoxale et facétieuse invention d’un fonctionnaire ? — et qu’en plus d’avoir un « nez » vulgairement racoleur que même un viognier n’oserait pas se permettre, avouez que le muguet, symbole du jour, c’est tout de même une infection rédhibitoire pour un gourmand !
Alors oui ! Vouons plutôt à nos « premiers mets » l’attention qu’ils méritent quand on est respectueux du calendrier, c’est-à-dire de la nature et de ses saisons.
En nous souvenant que nous avons des devoirs et des engagements envers cette nature. Dont la virginité ne devrait jamais être forcée.
Sans doute qu’alors nos vœux — et pas seulement de gourmandise — seraient exaucés !
Et n’oublions pas non plus qu’accorder à ces mets la reconnaissance du ventre est bien le plus bel ex-voto, la plus belle offrande que le gourmand puisse faire aux gourmandises de bouche.

P’tit billet d’humeur

C’est la crise mooondiaaale !


J’ai parfois la faiblesse de croire que le monde pourrait être meilleur. J’aimerais bien sûr que les conditions de vie de mes congénères s’améliorent, que le chômage régresse, que les chercheurs trouvent, que la météo soit raisonnable, que le Loto récompense aussi ceux qui n’ont pas joué, que l’Aviron Bayonnais soit champion du Top 14 et Reims de la Ligue 1. Mais tous ces espoirs ne sont que des chimères.
En revanche, je ne voudrais pas laisser passer cette fin de période de vœux sans rêver à des tranches de vie idéales, aux moments de grâce que que seuls nos amis étrangers connaissent : je parle de cet instant béni où, dans un restaurant, le regard du client pourrait se porter sur une carte des vins sans se brouiller d’effroi en glissant sur la colonne de droite.

Carte des vins via www.in-pressco.com

En effet, il est plus facile d’appâter le chaland avec des prix de marché sur les entrées, les plats et les desserts qui sont regardés en priorité dans les magazines ou à l’entrée des établissements, et déterminent en grande partie son choix. Une fois assis et confronté au prix des bouteilles, le client effaré et affamé peut choisir entre se lever et partir à la recherche d’une autre table moins « ambitieuse » ou bien boire de l’eau. Sinon, il doit envisager avec plus ou moins de sérénité le doublement prévisible de l’addition. Car les coefficients multiplicateurs délirants sont le désolant apanage de notre bonne restauration française. À cet égard, l’Espagne est un véritable paradis. Le Pays Basque sud, que je connais le mieux, recèle de très nombreux restaurants et bars où le vin fait partie intégrante de la proposition commerciale. On y trouve non seulement de grandes tables avec autant de macarons que dans toute l’Aquitaine mais aussi des maisons plus modestes qui respectent le vin au point de posséder des caves à faire pâlir d’envie nombre de nos restaurateurs. De plus, les prix pratiqués sont souvent inférieurs à ceux que l’on trouve chez nos amis cavistes français… Alors cherchons l’erreur et désignons des boucs émissaires ! Des défilés revendicatifs entre Bastille et Nation à Paris, entre la mairie et la place du Foirail, entre la salle polyvalente et le monument de la guerre de 14 ailleurs, unissant au coude à coude des vignerons et des clients en révolte qui brandissent des pancartes et des banderoles réclamant la mort des restaurateurs-assoiffeurs, ça ne manquerait pas d’allure mais on se tromperait encore de cible. Comme souvent en pareilles circonstances. Couper la tête de nos chefs éminents et de nos sympathiques patrons de bistrots ne résoudrait en rien le problème.

Verre-prix via hospices-beaune-lelivre.over-blog.com (Laurent Gotti)
Les marchands de primeurs et de salaisons, les poissonniers et les bouchers seraient bien capables de descendre à leur tour dans la rue si l’on multipliait les prix de leurs produits sans plus de modération.

La crise ! C’est la faute à la crise, ma bonne dame ! D’ailleurs, à ces tarifs, ce n’est pas la crise de foie qu’on risque, c’est juste une crise mooondiaaale !

via www.plus-riche-et-independant.com

PdM

 

La chronique de Greta Garbure

Les vœux de GRETA GARBURE

2013 via www.chateaulabro.fr
Aujourd’hui, 1er janvier, il y a :
- ceux qui ont les tempes dans un étau et la langue chargée comme un fond de cage de perroquet,
- ceux qui dorment encore,
- ceux qui n’ont plus faim ni soif, sans doute jusqu’à la semaine prochaine,
- ceux qui ont mis le réveil à midi car le déjeuner chez la belle-mère est o-bli-ga-toire,
- ceux qui ne se sont pas couchés mais se sentent frais comme des gardons (qui nageraient le ventre en l’air !),
- ceux qui ont le regard incrédule devant l’état de leur appartement,
- ceux qui sont aux urgences à cause de ces-saloperies-d’huîtres-mais-c’est-bien-la-dernière-fois…! À côté de celui qui a sabré le champagne et ses doigts avec…! Au milieu d’une bonne trentaine de comas éthyliques,
- ceux qui errent dans les rues redevenues vides, à la recherche de l’âme sœur qu’ils croyaient hier encore épouser dans l’année,
- ceux qui n’ont pas fermé l’œil à cause du boucan que font ces satanées bulles de champagne qui pétaradent sans cesse et résonnent dans des crânes presque vides,
- ceux qui restituent, dans le désordre, ce qu’ils avaient tant apprécié dans un ordre codifié par les règles de la gastronomie française,
- ceux qui en sont à leur cinquième comprimé effervescent et ceux qui cherchent sur internet la pharmacie de garde la plus proche,
- ceux qui ont les paupières lourdes sur les yeux pas pas tout à fait au milieu du visage…

Et puis, il y a ceux qui ont décidé de se coucher avant même les 12 grains de raisin et le décompte de Patrick Sébastien.

12 grains de raisin via www.petitebouffeentreamis.com

Monsieur est rasé, Madame coiffée et maquillée (oui, Monsieur est coiffé aussi, mais c’est moins méritoire !).
Ils s’y sont mis à deux pour préparer le pot-au-feu avec de la joue, de la queue et du paleron (le boucher n’avait plus de macreuse. Ce n’est pas très grave : la macreuse, c’est toujours un peu sec et filandreux à l’arrivée). Le bouillon qui a passé la nuit sur le balcon a été dégraissé ce matin. Ils ajouteront peut-être quelques perles du Japon. Les légumes y ont cuit pas trop longtemps, pas al dente mais pas trop mollassons non plus. Comme ils aiment les manger tous les premiers janviers.
Voyons, le gros sel, la moutarde, les cornichons…

D’autres ont mis au four le classique rôti de bœuf, pas dans le filet « parce que ça n’a pas beaucoup de goût » ou bien dans le filet « parce qu’avec nos mauvaises dents… ». Les pommes de terre sont sautées ou frites, les haricots sont verts (ils sont malheureusement venus en avion du Kenya) et les cèpes de Bordeaux.

Ailleurs, la choucroute se devra d’être complète c’est-à-dire copieuse, le plateau de fruits de mer sera royal, le couscous aussi, l’aligot filera évidemment, le cassoulet aura fait sa dernière croûte, l’aïoli sera aillé, la carbonade flamande et la daube provençale seront délicatement réchauffées, les quenelles de brochet à la lyonnaise se napperont de sauce Nantua, les pieds et paquets à la marseillaise auront fini de mijoter.
Les bouteilles de vin soigneusement choisies et remontées de la cave ont été ou seront ouvertes, les bouchons tirés avec plus ou moins de facilité et de grâce.

Chez Greta Garbure, Diou Biban, fumera bien sûr le chaudron avec la première garbure de l’année… pour porter bonheur !

garbure oloronnaise et béarnaise via bearnetbasque.mybuzzing.fr
Aux abonnés de la première heure et aux lecteurs de passage !
Aux fidèles et aux inconstants !
Aux exigeants et aux bienveillants !
À vous tous pour qui Blandine & Patrick écrivent ces quelques lignes tous les jours, avec enthousiasme et connivence.

Très bonne année 2013 !

via facebook-statuts.blogspot.fr