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Nos mille-feuilles (nos feuilletages de la semaine)

COMME UNE BÊTE
roman
Joy Sorman

Comme une bête, par Joy Sorman

C’est l’histoire de Pim, un jeune homme qui devient apprenti boucher. Pas par vocation mais parce que, n’aimant pas l’école et voulant se dépêcher d’entrer dans la vie active, il se retrouve dans cette filière par la force des choses. Mais le hasard les fait bien, les choses. Pim aime la viande : la manger, mais aussi la toucher, la désosser, la découper, la parer, lui donner vie après la mort pour que cette forme de vie posthume de la viande se transmette à l’homme en le nourrissant. Non seulement Pim obtient son CAP de boucher-charcutier-traiteur, mais il devient le meilleur, gagne tous les concours, ouvre sa boucherie à Paris et se met à vivre fusionnellement avec les carcasses qu’il reçoit, les abats, les volailles et les lapins dépecés. Sa propre chair fait cause commune avec celles des animaux morts. À la fin de ses études, Pim a fait un stage chez un éleveur bovin. Là, il a appris à aimer les bêtes sur pied, notamment Culotte, une vache aux yeux doux frangés de longs cils. Dès lors, Pim comprend mieux pourquoi il aime la viande et pourquoi la bête qui donne sa vie pour nourrir l’homme force le respect. Il voudrait se couler dans les entrailles de ces animaux, caresser chaque lambeau de peau, chaque tendon, chaque organe, partager leur souffle, le grouillement de leur vie intérieure, et même partager cette angoisse noble de l’animal mené à l’abattoir. Cela devient obsessionnel. Même les déchets immondes lui deviennent précieux. Et quand il n’a pas le couteau à la main pour débiter les chairs blanches, rosées, rouges ou violacées en morceaux savoureux, Pim se documente. Il veut tout savoir sur toutes les viandes, les rites cannibales, et même le sacrifice originel, juste après le Déluge. Pim mène tous les combats contre la bête, pour la bête, en la bête. Il est le thanatopracteur qui donne les derniers soins d’embellissement avant consommation, mais il est tout à la fois le doux regard de Culotte et le bras sacrificateur, d’un bout de la chaîne alimentaire à l’autre. Pim voudrait tellement se mettre dans la peau du premier homme qui tua le premier animal pour manger.
La symbolique de ce roman est puissante et le style aussi affûté que les couteaux de Pim. Quant aux descriptions précises de la viande, elles sont une plongée dans le monde secret de la boucherie, quand on ne se contente pas de regarder les vitrines appétissantes, mais qu’on pousse les portes des arrière-boutiques, des chambres froides et des abattoirs.

Ce livre a reçu le Prix de l’Académie de la Viande 2012 à l’unanimité.

COMME UNE BÊTE
roman
Joy Sorman
NRF-Gallimard
16,50 €
En vente en librairie.

BV