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Billet d’humeur

La Grand-Messe des Primeurs à Bordeaux

maquette-invitation

Nous autres journalistes et/ou blogueurs spécialisés sommes de plus en plus nombreux à contester le bien-fondé de la dégustation des grands vins de Bordeaux (et maintenant d’ailleurs) en Primeurs. Il y a de multiples raisons de regretter que des professionnels avertis — plus quelques autres — émettent et publient des jugements aussi hâtifs dont ils reconnaissent eux-mêmes l’extrême fragilité.
À ce stade, les commentaires devraient n’intéresser que « les professionnels de la profession ». Mais aujourd’hui, le Syndicat des appellations Bordeaux et Bordeaux Supérieur réitère son initiative désastreuse de l’année dernière : ouvrir aux particuliers, curieux, amateurs, l’opportunité de goûter ces embryons de vins.

Depuis le début de l’année et au nom de la sacro-sainte liberté d’expression, on sait qu’on a le « droit » de dire, d’écrire, de dessiner n’importe quoi !
Alors en effet, pourquoi ne pas exiger les mêmes avantages que son voisin, quel que soit le voisin en question puisque sa seule qualité de voisin en fait obligatoirement notre égal, n’est-ce pas ? « Je paye des impôts, j’ai bien le droit de dire et de faire ce que je veux ! » Et notamment de goûter des vins prématurés, des vins sortis des barriques — pour cette seule occasion — dans lesquelles ils passeront l’essentiel de leur élevage, c’est-à-dire de leur enfance.

© Armand Borlant

© Armand Borlant

Je passe mon temps à expliquer qu’on ne doit pas juger de la même façon un vin sortant de cuve et un vin issu d’une barrique neuve. Le deuxième aura besoin de plus de garde afin que les tanins et les arômes du bois se fondent et ne travestissent pas sa vraie nature. Je fais pourtant partie de ceux qui apprécient que certains jus puissent bénéficier d’un élevage plus long que d’autres : aération ménagée, respiration contrôlée, structure confortée à condition que la matière soit suffisante, etc. etc. Aussi, je m’énerve assez rapidement quand on ouvre une bouteille trop tôt et qu’ensuite, on tire des conclusions définitives : « boisé envahissant au nez », « une vraie tisane de chêne », « il va filer la gueule de bois », jusqu’à évoquer même l’image audacieuse d’une gâterie prodiguée au jeune Pinocchio…! À quoi d’autre peut-on s’attendre au sortir de 18 ou 24 mois de futaille ! L’utilisation des fûts neufs n’a pas pour fonction l’aromatisation d’un vin, sauf pour une poignée de snobs qui devraient pouvoir se contenter d’une pelletée de copeaux ou de dominos qui leur apporteraient leur dose de vanille et même pour le chêne américain, un parfum dominant de noix de coco !!!

Mais alors, pourquoi goûter rituellement ces grands bordeaux classés durant la première semaine d’avril ? Il y a bien des raisons qui plaident pour cette date et de plus nombreuses encore pour trouver inepte cet empressement à réveiller des vins tout juste endormis. Pour l’essentiel, ce sont des raisons commerciales et pratiques, donc estimables aussi. Sont invitées, convoquées, accueillies 5 à 6000 personnes venant des deux hémisphères et de presque tous les continents : un microcosme de négociants, courtiers, acheteurs, distributeurs, importateurs, sommeliers, cavistes, journalistes/blogueurs… Vous ajouterez quelques grands amis de la famille, personnalités du show-biz, du sport, de la télé…

En une semaine, vous avez réussi à réunir tous ceux dont les avis vont contribuer à donner la « tonalité » d’un millésime, des sensations sur son avenir et même des notes sur des vins que presque personne ne pourra boire étant donné les cours atteints par les plus grandes bouteilles. Mais c’est aussi l’occasion d’évaluer l’état de la demande et ainsi de déterminer plus tard les prix auxquels elles apparaîtront sur la place de Bordeaux et sur les marchés internationaux.

Évidemment, ces certitudes sont parfois contredites par les faits, c’est-à-dire que l’évolution des vins n’est pas scientifiquement prévisible et que l’erreur est toujours aussi humaine depuis Saint-Augustin, au moins autant que les divergences de vues et surtout d’intérêts !

© Armand Borlant

© Armand Borlant

Alors, pour en revenir à ce qui nous fâche aujourd’hui, pourquoi donc faire goûter ces ébauches, ces fœtus, à des gens qui s’y frotteront pour la première fois et éprouveront ainsi la légitime déception de ne pas trouver bon ce qui d’ailleurs ne l’est que rarement ? J’ai le souvenir marquant des dégustations en primeurs du millésime 2005 : les professionnels se regardaient, incrédules, avant d’avaler avec gourmandise quelques gorgées par-ci par-là (surtout par-là). D’éminents propriétaires admettaient qu’ils n’avaient jamais goûté auparavant des vins aussi aboutis et donc aussi « buvables ». Mais c’était une exception ! De plus, si l’on peut approcher et annoter 300 à 400 vins sans dommages, c’est parce qu’on n’avale pas ce que l’on met en bouche durant ces journées de travail ! Ces vins extraits de leurs barboteuses et mis en bouteilles pour l’occasion ne sont en aucun cas destinés à être bus : seulement goûtés et aussitôt crachés. C’est ce qui permet de finir la journée avec la langue et les dents bleu marine mais une démarche encore assurée ! Je n’imagine pas qu’un véritable amateur de vin puisse prendre un grand plaisir à boire trois verres (pas plus évidemment sinon bonjour…!) de ces choses « en devenir ».

Le beaujolais nouveau, lui, est clairement vinifié (et levuré) pour tenir un ou deux mois, pas beaucoup plus. Il est fait pour contribuer à une journée de convivialité sans autre ambition et c’est déjà louable. Mais le Saint-Estèphe nouveau dans les troquets bordelais, alors là…!

Et pourquoi pas un sauternes avec du Perrier ? Non, j’déconne… bien sûr !

Ouvrir les portes en grand à d’autres motivations que la dégustation professionnelle me semble dangereux ou au moins inopportun. N’oublions pas que nous sommes tous sous la loupe inquisitoriale de prébendés de la république qui rêvent d’une société ne fonctionnant qu’à l’eau claire (comme dans le Tour de France).

Est-il donc si utile de mécontenter tout le monde en même temps et de tendre des bâtons qui ne manqueront pas de s’abattre sur nos échines, déjà tellement meurtries par la loi Évin et ses relecteurs frénétiques (et pourtant si myopes) ?

Patrick de Mari

P’tit billet d’humeur

L’avenir du beaujolais se joue avec des zigotos

Tout a été dit sur le beaujolais nouveau et le sera encore durant le mois de novembre de cette année et des suivantes.
Tout : agacements, sympathies, sarcasmes, reconnaissance, souvenirs plus ou moins vivaces en rapport avec les qualités et les quantités ingérées.
Ne barguignons pas, la fête ne se calcule pas toujours et les actualités ne sont pas si rigolotes que l’on puisse chipoter celle-ci.
Et alors, me direz-vous, non sans raison ?
Eh bien, vous répondrai-je, je viens de rencontrer en marge du Salon Millésime Bio à Montpellier quelques jeunes gens bien conscients de leurs responsabilités et bien décidés à les assumer vis-à-vis de leur cépage-roi (le gamay) bien sûr, de leurs chers beaujolais et beaujolais-villages évidemment, mais surtout de leurs terroirs car c’est bien cela que reflètent les 10 crus recensés, si différents et si estimables.
Croyez-moi, la récompense est au bout du chemin lorsqu’on fait le double effort de rechercher les très bons vignerons et que l’on est suffisamment patient pour laisser leurs bouteilles vieillir quelques années.
Un bref rappel peut être utile : en remontant du nord de Lyon jusqu’au sud de Mâcon, vous irez à la rencontre des : Saint-Amour, Régnié, Moulin-à-vent, Morgon, Juliénas, Fleurie, Côtes-de-Brouilly, Chiroubles, Chénas et Brouilly. Il y a là sur cette jolie rive droite de la Saône, les ingrédients nécessaires pour faire de grands vins et certains s’y emploient.

C’est maintenant que je veux vous présenter mes zigotos, mes zozos, comme dirait avec tendresse François Mauss (http://gje.mabulle.com).
Impressionnants la volonté et l’engagement de la jeune génération qui reprend les rênes des propriétés parfois ensommeillées, souvent un peu conservatrices.
Elle nous donne la possibilité de vérifier au travers de quelques vieux millésimes que les parents ont su faire bon mais que les enfants vont assurer la pérennité des sols et de la qualité du raisin qui arrive au chai. Les exigences de la culture bio et même de la biodynamie ont été entendues. Il ne manque plus à ces jolis vins que de l’information, de la communication et des rencontres plus respectueuses et plus fréquentes avec leurs clients. On sent bien qu’ils sont aussi là pour ça, les bougres et les bougresses qui détiennent les clés du développement de leurs domaines et plus généralement de leurs appellations.
« I love beaujolais » ornait fièrement leurs beaux tee-shirts blancs XXL.

Ils ont fait valsé les magnums et les vieux millésimes en remontant jusqu’en 1989. Ce fut une soirée glorieuse !
Qui a dit que le gamay ne vieillissait pas bien ? Qui ne sait pas que certains « pinotent » comme de vrais bourguignons. Que le granit des sous-sols communique aux vins de Brouilly une élégante minéralité et des arômes de fruits rouges, que les morgons sont puissants et charnus, que les chiroubles ont une délicatesse florale. Car les vins dont je vous parle n’ont pas connu de levures aromatiques hésitant entre la banane et l’ananas.

Cette jeune génération montante nous rend confiants en l’émergence de nouveaux vins encore meilleurs, de terres encore plus saines, de paysages encore plus beaux. La passion finit par être comprise et je suis persuadé du talent et de la détermination des garçons et des filles du Beaujolais tels que Raphaël Saint-Cyr, Paul-Henri Thillardon, Fabien Chasselay, Guillaume Paire. Ils ont en eux cette force qui leur permet aujourd’hui déjà de transmettre leur foi et demain, de ramener leurs terroirs sur le devant de la scène, notamment grâce à l’œnotourisme.

Je prends rendez-vous avec plaisir car ce sera alors un grand pas pour l’humanité.


PdM

Fabien et Claire Chasselay © Jean-Baptiste Laissard-Interbeaujolais

Fabien et Claire Chasselay © Jean-Baptiste Laissard-Interbeaujolais

Raphaël Saint-Cyr © Jean-Baptiste Laissard-Interbeaujolais

Raphaël Saint-Cyr © Jean-Baptiste Laissard-Interbeaujolais

IB 5 DG 222 - Chénas en été - Daniel Gillet Inter Beaujolais copyright

 

P’tit billet d’humeur

IL EST LÀ !!!

Réjouissons-nous ! C’est aujourd’hui LE rendez-vous annuel. Ridicule pour certains, désastreux pour d’autres, en fait partagé par presque tous.
Ce gamay tant décrié et pourtant tellement bu, comme on va le voir tout au long de la journée, est capable du pire comme du meilleur. Son premier mérite n’est-il pas de nous éviter de boire seuls devant Jean-Pierre Pernaut et consorts des petits vins innommables à 2 € le litre, de la bière fade ou même de l’eau. Et puis rien ne nous empêche de goûter des vins nouveaux issus d’autres cépages, d’autres appellations, et bien bons aussi.
Leurs vertus thérapeutiques ne nous infligeront pas de dommages collatéraux plus pressants que ne le font habituellement les vins bourrus de nos campagnes, tels le bourret du Béarn ou la bernache de Touraine. Aimables mais pas forcément prévenants, ils ont parfois tendance à annoncer la couleur et la sanction en même temps.


Mon beaujolais nouveau à moi, il arrivait à Paris dans la nuit du 14 au 15 novembre et pétillait encore de son soutirage précoce et de son voyage nocturne. Il était trouble, piquait la gorge, mais facilitait comme pas deux le passage de l’œuf dur et du jambon-beurre. Ça sentait la cochonnaille au Balto, le tabac froid aussi. Ça parlait un peu fort, ça riait de plus en plus. Au comptoir, les fluets du deuxième rideau tendaient leurs verres vides entre deux solides paires d’épaules et espéraient être entendus :
– « Hep patron, on va pisser la poussière ! »,
– « Ça manque de fillettes par ici ! »,
– « On a vraiment pas de pot (lyonnais) ! ».

Mais à la fin de la journée, on se quittait repus, très désaltérés, très heureux, avec plein de nouveaux amis de 30 ans qu’on aurait évidemment oubliés dès le lendemain…

PdM