Catégorie: Nos mille-feuilles

Nos mille-feuilles ( nos feuilletages de la semaine)

L’Âme du vin

Georges Ferré

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Il y a longtemps que je voulais vous parler de cet ouvrage. Un livre passionnant que j’ai lu (presque bu) de la première à la dernière ligne (goutte !)… mais à petites gorgées tant son érudition est copieuse ! Un régal intellectuel et spirituel !
Aussi, comme ce week-end est dédié aux âmes et aux mânes de nos aïeux, je me suis dit que ce serait leur rendre hommage que d’évoquer l’âme du vin en ces jours dédiés à l’au-delà !

Ce livre se présente sous forme de triptyque aux fins de nous démontrer que le vin occupe une place très importante dans les trois grandes religions monothéistes (et donc révélées) que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam. Il en ressort que les actes fondateurs pour les trois religions ont toujours été accompagnées par le vin : terre promise lors de la bénédiction du shabbat juif, l’une des deux espèces sous laquelle le Christ se fait chair (l’Eucharistie), la boisson divine réservée aux élus dans le paradis d’Allah.

Mais par-delà ce constat, l’historien Georges Ferré nous raconte de manière chronologique (de Noé au XXIe siècle), l’influence du jus de raisin fermenté, tant dans l’imaginaire religieux que dans les rituels de la vie quotidienne. Et c’est tout simplement passionnant !
Car il met en scène les grands personnages de la Bible, du Coran et de la cité — patriarches, prophètes, théologiens, évêques, moines, rois, princes, califes, imams, poètes, mais aussi la grande foule des anonymes — à travers les banquets, les liturgies, les mœurs.
Et cette plongée dans la symbolique et la spiritualité nous rend évident que le vin est une boisson divine !
Et que jamais — au grand jamais ! — il n’est condamné ! Tout au plus, les ivrognes le sont-ils (Épîtres de Paul). Même, malgré son ambivalence — on peut s’enivrer — il ne s’agit jamais d’interdire. D’ailleurs, la limite est parfois (ou souvent) floue selon les époques. Ou paradoxale : ainsi quand Mahomet l’interdit à la consommation après en avoir fait un délice du paradis.

En fait, si j’ai mis aussi longtemps à rédiger ma chronique, c’est qu’à chaque page, j’ai pris des notes ! Tant ce livre est enrichissant !
Mais ne vous y trompez pas : cette fabuleuse érudition n’est en rien un frein à la lecture ! Au contraire, on ne cesse de découvrir des « vérités » ambiguës qui expliquent pourquoi le vin a marqué notre civilisation d’une tache indélébile…

Bref, j’aurais pu écrire un mémoire, que dis-je… une thèse sur ce livre !
Mais, tout compte fait… mieux vaut que vous le lisiez vous-même !
Car ce livre dit aussi que c’est à chacun de nous de « distiller » cet héritage…

Blandine Vié

Symbolisme et spiritualité dans les trois religions
Dervy
272 pages (64 pages pour le judaïsme, 86 pour le catholicisme et 92 pour l’islam)

18 €

Nos mille-feuilles (nos feuilletages de la semaine)

ENCORE DES NOUILLES
Chroniques culinaires
Pierre Desproges

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Comme on le sait, Desproges disait « On peut rire de tout mais pas avec tout le monde ! », phrase répétée à l’envi et qui sert aujourd’hui d’alibi à beaucoup de pseudo-humoristes aux talents très approximatifs pour fourguer leurs élucubrations douteuses.

Mais pour ma part, à ce constat de Desproges, j’ajouterai : tout n’est pas drôle pour autant !

Car, disons-le tout net, s’il est aujourd’hui politiquement correct et de bon ton d’encenser Desproges — et d’ailleurs Coluche ! — j’avoue que pour moi, chez ces deux artistes, il y a des trucs que j’adore mais d’autres que j’aime moins, voire beaucoup moins. Et j’assume ce que je dis, contrairement à beaucoup qui sont devenus des fans posthumes alors qu’ils n’étaient pas toujours tendres du vivant de ces deux humoristes.

Attention, je pense que dans une société — surtout quand elle se veut démocratique ! — il est sain et même nécessaire qu’il y ait des provocateurs et des bouffons ! Mais si l’on peut rire de tout, tout ne fait pas forcément rire…

C’est donc avec circonspection que j’ai feuilleté ce bouquin puis que je l’ai vraiment lu. Et j’ai bien fait !

Avant de vous dire le pourquoi et le comment, je vous fais le pitch.
Pierre Desproges était un grand amateur de cuisine et de vins.
Or, en 1984, rédactrice en chef du magazine « Cuisine et Vins de France », Élisabeth de Meurville publiait des interviews de célébrités bonnes vivantes. Ayant rencontré Pierre Desproges, 
elle eut envie de lui proposer une série de chroniques plutôt que de faire son
 portrait. Ce qu’il refusa dans un premier temps. Mais, malicieuse, Élisabeth réussit à le convaincre en lui proposant de le payer en liquide… comprenez en bouteilles de rouge ou de blanc ! Ça, c’est drôle…

Bref, c’est comme ça que sont nées ces chroniques culinaires qui, Elisabeth et Desproges le racontent tous les deux, valurent au magazine « Cuisine et Vins de France » quelques désabonnements et quelques lettres plutôt vindicatives.

Toujours est-il qu’à l’initiative d’Elisabeth, ces chroniques (publiées entre septembre 1984 et novembre 1985) ont été réunies en un petit volume et qu’elles se laissent déguster comme autant de friandises. À mon sens inégales, un peu comme dans une boîte de chocolats où l’on picore des formats et des goûts différents dont certains plaisent plus que d’autres.
Ce recueil est néanmoins très régalant et d’une écriture enlevée qui console de la fadeur de chroniques d’auteurs plus contemporains !
Petite confidence : malgré un cynisme affiché, Desproges n’est jamais aussi bon que lorsqu’il parle d’amour ! Ainsi « L’aquaphile » et quelques autres sont de véritables petits bijoux.

À feuilleter également pour les dessins des illustrateurs de Charlie Hebdo : Cabu, Catherine, Charb, Luz, Riss, Tignous et Wolinski.

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Blandine Vié

Encore des nouilles
Chroniques culinaires
Pierre Desproges
Dessins de Charlie Hebdo
Préface d’Élisabeth de Meurville

128 pages
Les Échappés, éditions indépendantes
14,90 €

Nos mille-feuilles (nos feuilletages de la semaine)

Le Tour de France gourmand
Gilles Pudlowski 

photographies de Maurice Rougemont

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Gilles Pudlowski nous avait déjà enchantés avec son « France Bistrots », ce que vous pouvez vous remémorer en cliquant ici : http://gretagarbure.com/2012/12/18/nos-mille-feuilles-nos-feuilletages-de-la-semaine-12/

Ce nouvel opus nous a fait saliver tout autant sinon plus, car cette fois ce sont les produits de nos terroirs qu’il a inventoriés pour notre plus grand plaisir.
Une balade buissonnière effectuée avec son complice de toujours : le photographe Maurice Rougemont, qui a mis en scène toutes ces traditions culinaires avec des photos qui mettent l’eau à la bouche.

Ce voyage superbement illustré nous conte les meilleures spécialités, des plus simples aux plus complexes, propose des recettes régionales et met en valeur, dans leur décor, quelques-uns des acteurs de la gourmandise les plus truculents.
Ensemble, ils ont sillonné la France du Nord vers l’Est, puis vers le Sud, l’Ouest, avant le retour vers Paris où toutes les provinces sont si bien représentées.

C’est ainsi que vous découvrirez ou redécouvrirez des trésors comme la volaille de Licques (l’IGP la moins connue de France), les harengs de Boulogne, le genièvre de Houlle, l’andouillette de Troyes, les biscuits de Reims, le lard de Lorraine, la confiture de groseilles de Bar-le-Duc, la choucroute aimablement garnie, le foie gras d’oie en brioche à la strasbourgeoise, le vin jaune, le kirsh de la Marsotte, le véritable pain d’épices de Dijon, l’escargot de Bourgogne, le jambon persillé, le citron de Menton, la panzetta roulée de la région d’Ajaccio, la clémentine de Corse, l’incontournable foie gras de canard du Sud-Ouest, le porc noir de Bigorre, la violette de Toulouse, l’oignon doux des Cévennes, la prune d’Ente, le jambon de Bayonne, le pur brebis des Pyrénées, la moutarde violette de Brive, la flognarde aux pommes, la salicorne, l’angélique de Niort, le pâté de Chartres, la tarte Tatin, le sel de Guérande, le kouign amann, le coucou de Rennes, la carotte de Créances, l’andouille de Vire, la Bénédictine de Fécamp, la sole normande, le noyau de Poissy et mille et une autres charcuteries légendaires, des fromages de caractère et des desserts comme en faisaient nos grands-mères.

Un livre qui ne peut que devenir collector car il est l’expression du formidable patrimoine gourmand de notre belle France.                                 

À avoir sans faute dans sa bibliothèque, mais à offrir aussi sans modération autour de soi pendant les fêtes !

Blandine Vié

Le Tour de France gourmand
Gilles Pudlowski
Photographies : Maurice Rougemont
Éditions du Chêne

format 210 x 270
240 pages
300 illustrations
35 €

 

 

 

 

Nos mille-feuilles (nos feuilletages de la semaine)

Le conclave de Bordeaux

Bruno Albert

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En septembre de l’an dernier, j’avais fait la chronique du premier roman de Bruno Albert, « Un souper en Médoc », qui m’avait bien plu : http://gretagarbure.com/2013/09/28/nos-mille-feuilles-nos-feuilletages-de-la-semaine-28/ 
J’attendais donc le deuxième avec impatience et le voilà !

Disons-le tout net : il est plus difficile à lire que le premier, mais sans doute aussi plus intéressant ! Avec ce deuxième opus, on est toujours en Médoc — donc au milieu des eaux si l’on s’en tient à l’étymologie — mais ce sont des eaux troubles ! On y parle aussi — beaucoup — de la « rive droite » et du sauternais.

Bon, indépendamment d’une malfaçon de mon exemplaire qui a gêné le début de ma lecture, j’ai eu un peu de mal à rentrer dans le récit à cause du style beaucoup moins fluide et s’adressant plus spécifiquement à une cible de lecteurs professionnellement concernés par l’histoire — les histoires — de la pléthore de propriétés bordelaises. Mais pas sûr que le grand public soit intéressé par une luxuriance de détails dévoilant les tractations officielles ou occultes sur plusieurs générations pour ces mêmes propriétés, compilation d’archives notariales qui nuisent, je trouve, à la bonne compréhension de l’intrigue.

 Le conclave de Bordeaux

Je vous la fais courte : Bérénice de Lignac, l’héroïne charmante et un peu sauvageonne mais novice de « Un souper en Médoc » perd dès les premières pages son insignifiant mari Jérôme. Mais, veuve nullement éplorée et plutôt délurée, elle s’émancipe à la vitesse d’un cheval au galop. À la fois pour ce qui est de la gestion de son domaine « Roque de By », mais aussi dans sa vie personnelle. Elle sait parfaitement mener sa barque — ou plus exactement sa gabarre — et se choisit vite et fort à propos un mari tout neuf pour son image en société et, conjointement, un amant pour les galipettes. Bruno Albert qualifie d’ailleurs lui-même son héroïne de diplomate et d’amazone, sur la quatrième de couverture. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle est effectivement très manipulatrice.
Cela dit, on comprend bien la volonté de l’auteur qui est d’imprimer un ton de légèreté à cette période du Second Empire qui voit les femmes accéder à une certaine indépendance, et qui contraste avec l’austérité et le caractère anxiogène de la Deuxième République (contexte de son premier ouvrage).

Mais la visite « des maisons de vin huppées et des propriétés girondines qui s’apprêtent à vivre le classement de 1855 » n’est en fait qu’un alibi pour expliquer l’espèce de révolution que constitue cette classification faite par les courtiers et adopté en vue de l’Exposition Universelle de 1855 par « la place vinicole de Bordeaux, contrainte de hiérarchiser ses vins… ce qui fut le début de la fortune pour tous ! ».

Vous l’aurez compris, c’est un récit très « bordolo-bordelais » flirtant avec l’auto-bashing ! Une dérision qui pimente la narration mais rend troubles les desseins de l’auteur quant à son regard sur Bordeaux et le mundillo viti-vinicole, les guéguerres entre viticulteurs et négociants, et les manipulations des « œnarques » en gants blancs.

Je le répète, malgré une lecture ardue, je ne regrette pas l’effort que j’ai fait pour de nombreuses phrases percutantes.

Tout d’abord celle-ci, qui dit clairement que Bordeaux prêche plus haut que son cru :
« L’étrangeté de l’identification de l’ensemble du vignoble à la ville générique produit qu’on ne parle pas ici de vins de Gironde mais de Bordeaux tandis qu’ailleurs on parle de vins de Loire, des vins d’Alsace, de Bourgogne, etc. »

Ou encore :
« Vous savez, il en est du vin comme de toute autre matière. Au commencement, le viticulteur c’est un propriétaire qui soigne sa vigne comme la mère nourrit l’enfant. Il la taille, la laboure, la chausse, la déchausse, la rechausse, etc. Jusqu’au moment où le vin est là, dans la barrique. Mais que vous soyez puissant ou misérable, votre destin en est extrêmement différent. Au grand, tout est permis. Vous vous appelez untel ou untel, vous avez fait un joli coup de bourse, vous disposez d’un bel hôtel au quai des Chartrons ou bien vous siégez à la chambre… On se moque bien du cru, de l’encépagement, de l’inclinaison de la terre, le nom de la paroisse, on achète le vin de Monsieur untel ! C’est simple. La dernière tocade des Bordelais c’est de séparer de façon très stricte les métiers de la vigne et les métier du vin. Ils partent du principe que le paysan est inapte à faire le vin. Lui, il est bon pour veiller sur le bon développement de la vigne, de la plantation à la vendange. Au-delà, c’est un rustre. Tandis que le monsieur de Bordeaux lui, il sait faire le vin. La preuve : c’est lui qui le vend ! Mais attendez, j’oubliais le courtage. La vente du vin, c’est l’affaire du négociant. J’en conviens, or le nombre de propriétaires en capacité de produire le vin fait que chaque négociant n’est pas en capacité d’être en relation directe avec tous. Donc, il se fie à un ou plusieurs courtiers qui établissent le contact et, de fait, tout l’art du métier de courtage consiste à établir une relation d’estime et de confiance équivalente avec les deux parties, le producteur et le marchand ; lesquelles, vous l’avez compris, n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts. »

Je vous laisse le soin de découvrir les autres subtilités de ce livre très érudit, trop peut-être pour une lisibilité de tout repos. Il est certain qu’il régalera les férus d’histoire et autres amateurs (ou détracteurs).
Mais si vous êtes un lecteur assidu de Marc Lévy… laissez tomber !

Blandine Vié

Le conclave de Bordeaux
Bruno Albert
Éditions Féret
208 pages
Prix : 14,50 € 

Nos mille-feuilles (nos feuilletages de la semaine)

Café chaud ou cidre glacé ?

Le cidre éveille toujours en moi le même souvenir, émouvant car j’étais jeune mais douloureux car j’avais mal aux pieds !

Il y a plus de 40 années en arrière, une rentrée des « classes » m’accueillit dans une enceinte militaire, très militaire ! J’étais censé y devenir officier de réserve au bout de quatre longs mois de pratique intensive de l’art de la guerre. Entre Ploërmel et la forêt de Paimpont chère à Merlin l’enchanteur, les manœuvres s’enchaînaient dans un enthousiasme relativement tempéré…

Un matin à peine naissant, dans un camion secoué par les tremblements des troufions qui grelottent en dormant… Impossible de fermer l’œil… Le treillis trempé… L’eau qui s’insinue partout… Les pieds endoloris et sanguinolents dans des rangers dures comme du bois…

Alors, avec un compagnon d’insomnies et d’infortune, nous quittons à pas de loup ce dortoir de campagne avec l’ambition d’amadouer les habitants d’une ferme dont la cheminée fume déjà, afin de quémander du café chaud et peut-être même, faisons un rêve, une tartine beurre-confiture.

Casque sur la tête, fusil à l’épaule, dégoulinant d’un crachin ininterrompu depuis 3 jours, j’inspire confiance, c’est sûr !

Soldat d'infanterie via figurinepassion.xooit.fr

L’homme qui ouvre la porte nous jauge immédiatement et nous entraîne dans la grange, décroche une saucisse sèche, vraiment très sèche, tellement sèche que nous en sucerons des morceaux comme des bonbons, sans jamais pouvoir les croquer ! Et pour les faire descendre, il nous remplit nos gourdes avec un cidre fermier, vraiment très fermier, tellement fermier qu’il nous fit rapidement le même effet qu’un déboucheur de tuyauterie bien connu.

Le retour de notre expédition fut piteux. Plus jamais je n’ai ingurgité ce genre de boisson particulièrement artisanale, à une température proche de 0°.

Mais depuis, j’ai bu de délicieux cidres de toutes régions ! J’en suis même devenu un consommateur compulsif dès la bouteille entamée et jusqu’à la dernière goutte.

Et, puisqu’on en parle, le cidre basque aurait peut-être mérité un peu plus qu’une demi-colonne sur 120 pages dans le « Guide de l’amateur de cidre du « Petit Futé ».

Amateurcidre2014

Patrick de Mari