Catégorie: Les marchés

Les marchés

La glane ou la faim du marché


Fin de marché via blogs.mediapart.fr


C’est la fin du marché. À vrai dire, elle arrive par vagues successives, ponctuée de signes avant-coureurs.

La première vague, ce sont les prix bradés : « Allez ma p’tite dame, on remballe tout, les trois laitues pour un euro ! Un euro seulement les trois laitues ! » ; « Allez, allez, faut tout finir, les trois barquettes de fraises pour le prix de deux ! Tenez Madame, parce que c’est vous, j’vous en mets quatre ! Deux euros et un petit sourire ! Elle est pas belle la vie ? » ; « On y va, on y va, on y va ! J’remballe rien aujourd’hui ! Les moules à moitié prix ! Madame, j’parie que vous saviez pas quoi faire à dîner ce soir ! Des moules marinière à moitié prix, c’est pas une bonne idée ça ? »
Ça, c’est la fin du marché côté vendeurs, quand les commerçants voient qu’il ne reste plus qu’une heure, voire une demi-heure, et qu’il va leur rester des denrées périssables à court terme. Des denrées qu’ils vont être obligés de remballer à perte car invendables le lendemain. Alors, autant sacrifier les prix. Côté clients, y a les petits malins de la débrouille qui font leur marché in extremis pour profiter de ces aubaines. Le cageot de tomates au prix du kilo, ça aide quand on a une famille nombreuse. L’été, les fruits de saison fragiles de fin de marché et les tomates finissent souvent vendus par cagettes à prix bas pour faire des confitures ou du coulis. La première vague, c’est la vague des bonnes affaires à faire.

Puis l’heure tourne et les commerçants commencent à remballer. Les portes des camions sont ouvertes, les cageots s’empilent sur les diables derrière l’étal. On trie à vue de nez, au fur et à mesure. Quelques fruits et quelques salades fatiguées sont jetés dans le caniveau avec les fanes de carottes et les queues d’artichauts. Alors la vague des sans ressources arrive. De vieux mendiants barbus un peu portés sur la bouteille qui connaissent le marché comme leur poche et qui savent à quel cul de camion guetter pour que la manne tombe. Et puis à force, les commerçants les ont « à la bonne ». En passant à treize heures trente tapantes le jeudi chez le deuxième charcutier du trottoir de gauche, Jojo sait qu’il aura ses couennes mises de côté, parfois quelques tranches de sauciflard, la fin d’une terrine ou même quelques chutes de jambon. Quand c’est le talon du jambon, alors là, c’est Byzance ! Et si son pote Émile sait s’y prendre avec la Jeannette qu’est crémière trois rues plus loin et qu’il récupère un « calendos » un peu trop fait, alors là mes amis, on va s’en déboucher une pour fêter ça ! Mais cette « race » de clochards est en voie de disparition. Aujourd’hui, on n’est plus clochard par philosophie, mais parce qu’il y a de plus en plus de pauvreté et que la société s’en fout ! Alors la fin du marché, ce sont aussi de vieilles femmes qui tendent la main, des miséreux qui ne parlent pas forcément français, de jeunes paumés avec des chiens, des gens entre deux âges qui se sont retrouvés à la rue à la suite d’un licenciement ou d’un divorce et qui n’ont plus rien. Y compris plus rien à manger.

La fin du marché via humptydumptyrelax.blogspots.com   Fin de marché via citylocalnews.com

La troisième vague, c’est la toute fin du marché, quand les tréteaux sont pliés, que les camions ont déguerpi. C’est comme l’estran, cette portion de littoral comprise entre les plus hautes et les plus basses mers, quand la plage est encore mouillée alors que la mer s’est retirée. Le sac après le ressac, le vide après l’abondance. Quand les plus pauvres des pauvres glanent les déchets des caniveaux comme au Brésil les gosses des favelas sur les décharges d’ordures. Courbés, parfois très dignes et pas forcément en guenilles — encore une fois, ils n’ont pas le choix, c’est la faim qui les pousse —, ils ramassent les feuilles vertes tranchées sur les bottes de poireau, les légumes à moitié pourris. De quoi faire une soupe d’épluchures de caniveaux qui devient presque un festin quand on a pu ramasser aussi une patte de poulet. Encore faut-il avoir un chez soi, ce qui est rarement le cas. Alors on repère un fruit blet pour toute pitance et on se dispute les mètres de trottoir, comme les péripatéticiennes rue Saint-Denis. Chacun son territoire. La faim peut rendre enragé.

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA                            KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA   Fin de marché via atelierdecreationlibertaire.com                             Fin de marché via ladepeche.fr

La toute fin du marché, c’est la faim du marché.

© Blandine Vié

Les Marchés

Le marché de la Place Maubert à Paris 5ème

Marché Maubert via sheryltodd.bloggspot.fr

Tiré au cordeau le long du boulevard Saint-Germain, entre la rue des Carmes et la fourche formée par la rue Monge et la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, le marché de la place Maubert* a des allées quadrillées comme un jeu de dames. C’est un joli petit marché très vivant fréquenté à la fois par les vieilles gens du quartier qui viennent y faire leurs courses depuis des lustres avec un filet à provision en résille de coton ou un cabas de toile noire, et par une population plus branchée qui a visiblement les moyens de consacrer un budget conséquent à la nourriture si l’on en juge par le nombre important de bouchers, de volaillers et de poissonniers qui se côtoient malgré la toute petite superficie et la rangée de magasins d’alimentation plutôt cossus côté trottoir.

Le marché de la place Maubert côté boutiques via www.think.org:paris

La dominante est bio avec notamment un très beau marchand de légumes par conséquent issus de l’agriculture biologique à l’angle Monge : légumes-racines tels que carottes, navets, céleris, mais aussi légumes oubliés comme les panais, les choux-raves et les orties, vendues en bouquets. Plus fashion, les courgettes rondes, les poivrons jaunes et les tomates cœur de bœuf font déjà leur show malgré le froid. Vu la saison, certains doivent quand même bien être d’importation. Alors, bio quand même ? En tout cas, chaussée de charentaises et emmitouflée dans un gros manteau gris, une vieille femme qui retient l’attention à cause d’une barbe grise longue comme la main est en train de choisir avec le plus grand soin des légumes à la pièce visiblement destinés à mitonner une soupe poireaux-carottes-pommes de terre tout ce qu’il y a de plus classique. Assis sans laisse sur le macadam, un chien observe le spectacle d’un regard attentif. Attend-il que sa maîtresse ait fini ?

Étal de légumes via e.vous

Plus loin un marchand de tisanes fait penser aux herboristes d’autrefois en plus aseptisé. Un étal ne propose que des œufs roux de Marans bien rangés dans leurs alvéoles de carton. Impeccablement rangés également — avec un ordre qui frise même la maniaquerie — les fruits secs, les fruits confits, les citrons confits, les olives et les épices d’un marchand méditerranéen de produits de « là-bas ». Du coup, on regarde sans oser y toucher.
D’une allée à l’autre, les poissons sont beaux, la charcuterie est belle, la viande est belle, les volailles sont belles, aussi les couperets tombent, sectionnant des os, des têtes et des pattes, des couteaux tranchent dans le vif des chairs rouge sombre, des mains dépendent les andouilles et les boudins, des feuilles de papier sulfurisé se font linceuls en crissant sous les doigts experts, les fléaux des balances oscillent sans répit. On devine que les petits plats qui se préparent sont des petits plats bourgeois, qu’on est dans un quartier où la blanquette de veau, le navarin de mouton et la poule au pot ont encore droit de cité.

Poissonnerie du marché de la place Maubert en décembre via parisandbeyond-genie.blogspot.fr

En plein cœur de ce marché tendance terroir, Mouthia, un africain — africain d’Afrique tandis que son ex est africaine des Antilles précise-t-il, d’où le métissage des recettes — fait frire des acras de morue et des beignets de bananes plantain qui embaument et que tout le monde s’arrache. Il vend aussi des boudins créoles et d’autres plats épicés selon diverses graduations (doux, medium ou piquant), tous plus appétissants les uns que les autres. Comme c’est écrit à la main sur une pancarte en carton suspendue par deux pinces à linge à un cintre accroché derrière le maître de cérémonie, on est ici à « L’Escale tropicale ». Et paradoxalement, c’est plutôt rafraîchissant…

Allez, raflons les derniers acras et allons les déguster avec un verre de sancerre au café du bas de la rue des Carmes !

Acras de morue via www.lesdelicesdemargaux.blogspot.fr


* La place Maubert doit son nom, par corruption à un abbé de Sainte-Geneviève qui avait permis d’y construire des étaux de boucherie au XIIème siècle.

BV

Les marchés

Les marchés de mon enfance

Je me souviens du ventre de Paris, la nuit. Grouillant, bruyant, odorant, dégoulinant de victuailles. Si sexuel en fait. C’était rituel. Une fois par an, la semaine de Noël, ma mère m’emmenait aux Halles pour faire les courses du réveillon. J’aimais ça. Même, comme par une étrange fascination, ce qui me faisait peur ou me dégoûtait : le sang dans les caniveaux, les têtes coupées, les gros crochets en fer, les odeurs douceâtres de triperie, les carcasses portées à dos d’homme. Et cette promiscuité surtout : la force des hommes, la gouaille des femmes, cette vie intestine si chaude dans le froid du petit matin. Et puis, la virée finie, les paniers remplis, la soupe à l’oignon gratinée dans son bol en grès qui me tenait lieu de petit déjeuner.

La marchande des quatre saisons, affiche scolaire, édition Bourrelier

Je me souviens aussi du marché de l’avenue de Saint-Ouen. Les petites voitures à bras des “marchandes de quatre saisons”. Quel joli nom ! En bas de l’avenue, il y avait une poissonnerie. Ah ! l’anguille tronçonnée qui bougeait encore dans le filet à provisions que Maman me faisait porter. Sur le trottoir d’en face, il y avait une graineterie où elle achetait les légumes secs et la semoule en vrac. L’odeur de la semoule de maïs est encore dans mes narines, comme une ivresse.

Farina di mais
À l’époque, il y avait des statues en saindoux dans la vitrine des charcutiers. Pas le saindoux centrifugé à goût de paraffine d’aujourd’hui. Non, un saindoux soyeux, balsamique. Ma mère nous en faisait parfois des tartines au goûter, poudrées de sel et de poivre gris Aussage (dans son étui triangulaire). J’adorais ça.

Poivreossage
Enfin, je me souviens des deux épiceries de la rue des Épinettes où nous habitions et où je faisais les commissions au quotidien. Chez “Boulard”, un petit monsieur qui portait une blouse grise et un crayon sur l’oreille. Et aussi chez “la grosse”, un peu plus haut, où on n’achetait que “les patates” et le vin “blanc de blanc Baptistin Caracous”.

Baptistin Caracous
La cuisine, c’est d’abord le marché, les courses, les commissions.
Les marchés de mon enfance m’ont fascinée avant de me façonner. Comme un parcours initiatique.
J’avais douze ans quand on a déménagé. Et ça n’a plus jamais été pareil.

BV