Catégorie: Les marchés

Les marchés

 Le marché en période électorale

élections municipales via francebleu.fr

Il est midi, l’heure stratégique. Tout à coup, un brouhaha envahit le marché. « Il » arrive. On le sait avant de le voir. À cause de la nuée de gros-bras en costards-cravates qui s’abattent sur le marché comme un vol d’étourneaux : les gardes du corps. Car l’homme politique a besoin que son corps soit gardé. Comme les grands corps de l’État auquel il s’identifie, avec lesquels il fait corps mentalement.
D’ailleurs « Il » s’avance en corps franc, façon commando. Aucun ne s’aventurerait dans la foule au corps à corps. Encore moins corps et âme. Sécurité oblige. C’est que sans gardes du corps, les tomates du marchand de primeurs risqueraient bien de servir de munitions. Et quand je dis tomates…

Sarkozy au marché d'Ajaccio via archives-lepost.huffingtonpost.fr

Car venir pêcher des voix, c’est aussi prendre le risque de se faire invectiver.
« Des promesses, toujours des promesses ! » osent les plus tièdes.
« Et pour les vieux, qu’est-ce que vous allez faire ? Vous croyez qu’on peut vivre dignement avec une retraite de misère ? » stridule une grand-mère qui n’a pas froid aux yeux.
Dopée par tant de féminisme, une jeune femme cramponnée à la poussette de son marmot n’en revient pas de s’entendre dire : « Et les crèches ? Est-ce que vous allez faire des crèches pour nos enfants ? Dans le quartier, on est plus de deux cents sur la liste d’attente ! »
S’avance un barbu, la bonne cinquantaine, en pantalon de velours et pull fatigué dont on pourrait dire qu’ils ont vécu un certain temps ensemble, lui et ses vêtements. Rien de patibulaire dans la mine, pas non plus sale sur lui, pas même négligé car le coup de peigne est rectiligne et gominé, juste ce qu’on pourrait appeler le « vintage » de la classe populaire, qui n’a évidemment rien à voir avec celui plus étudié de la middle class, des aristos et des nouveaux bourgeois bobos. Mais ça suffit pour que les gros-bras s’agitent et se mettent à jouer du talky-walky, les yeux fixés sur lui comme des prédateurs prêts à bondir. Le barbu qui n’avait pas d’autre intention coupable que celle de boire l’apéro avec Jojo, son pote charcutier, une fois ses deux-trois courses terminées (toujours les mêmes), sent tout de suite le poids de ces regards accusateurs sur lui. Mais c’est dimanche, il fait beau, la vie est belle et le pastis l’attend.
Alors, il a beau être syndiqué et n’avoir raté aucune fête de l’Huma, il n’a pas envie de faire de la provoc avec de la flicaille au rabais (comme il appelle les vigiles et « tutti quanti », ajoutant souvent « flicaille et racaille, même combat ») et décide de la jouer classe. Il continue d’avancer imperturbable, mais se met à fredonner, puis à entonner l’Internationale haut et clair. Les gens se marrent et certains reprennent en chœur. D’autres applaudissent.
Quant à « Il », il est un peu cul pincé au milieu de son chœur d’anges noirs, et on voit bien à sa tête que son ulcère vient d’en prendre un coup. Heureusement, un charcutier concurrent de Jojo lui tend une tranche de saucisson avec un « goûtez-moi ça Monsieur le député » salvateur. Il attrape donc la rondelle au vol avec un rictus de reconnaissance quoique pensant in petto : 1) qu’il est adjoint au maire et pas député ; 2) qu’il a décidément un goût très modéré pour les cochonnailles ; 3) qu’en plus, il va pleuvoir sous peu ! 4) Vivement que ces putains d’élections soient terminées !

Pêche aux voix via leparisien.fr

Quand le candidat est une candidate qui ne fait jamais ses courses elle-même au quotidien, l’épreuve devient carrément torture ! « Pourvu qu’on me demande pas le prix de la baguette » pense-t-elle à part soi !

Anne Hidalgo au marché via challenges.fr
Nathalie Kosciusko-Morizet via lexpress.fr

Le candidat n’est pas toujours renfrogné. Il peut être jovial et hâbleur, discutant le bout de gras avec tout le monde. La méthode Chirac en visite au Salon de l’Agriculture si vous voyez ce que je veux dire. Le genre qui picore un vrai festival de produits du terroir d’un étal à l’autre et qui serre des mains en veux-tu, en voilà. Sur le marché, ça fait toujours bonne impression. La proximité, ça s’appelle. Et ça marche ! « Il » avance lui aussi avec quelques barbouzes au physique de catcheurs pas gênés aux entournures mais la balade est plus conviviale. Même pas besoin de raconter des boniments. Le truc, c’est de prendre les devants et de poser des questions avant qu’on ne vous en pose : « Ah ! dites donc, elle est superbe votre côte de bœuf ! Elle vient d’où la viande ? C’est quelle race ? … De la Salers ! Ah ! quand même, quel beau pays la France ! » Et hop, un sourire, une poignée de main et pour terminer, un « N’oubliez pas de voter pour moi dimanche prochain » qui a l’air tellement sincère qu’il doit bien drainer son pesant de voix. Ça pourrait s’appeler du racolage sur la voie publique mais non, ça s’appelle la pêche aux voix.

FRANCE-POLITICS-AGRICULTURE-FAIR

Chirac au Salon de l'Agricuture via ouest-france.fr
L’essaim bourdonnant s’est éloigné. Il est midi dix. Seulement ? Le bain de foule aura été de courte durée. Tant mieux ! Les vrais gens déambulent à nouveau et les queues se reforment devant les pyramides de fruits et légumes.
— « Rien d’autre avec  les petits pois, ma petite dame ?
— … Ah si, tiens ! Donnez-moi aussi une salade. Non pas celle-là, une batavia. Et un bouquet de persil. Plat, le persil ! »

Un peu plus loin, le barbu est en train d’acheter un camembert. Il a une baguette sous le bras. Il faut encore qu’il s’arrête chez le boucher prendre son entrecôte dominicale et à midi et demi pile, il passera la porte du Café de la Place pour retrouver Jojo au comptoir. La vie, quoi.

© Blandine Vié

Les marchés

Le marché de Belleville à Paris


Marché de Belleville via linternaute.com

On l’appelle le marché de Belleville parce qu’il s’étire sur le boulevard de Belleville, du métro Belleville (en bas de la rue des Pyrénées) au métro Ménilmontant (en bas de la rue Ménilmontant, à la jonction des 11ème, 19ème et 20ème arrondissements), mais il s’agit en fait du marché Ménilmontant. Ménilmontant ! Si célèbre dans les années trente que tous les « artistes de variétés » de l’entre-deux-guerres — comme on les appelait alors, les « chanteurs » n’ayant fait leur apparition que dans les années soixante — lui ont rendu hommage dans leurs chansons, de Charles Trénet à Maurice Chevalier, en passant par Yves Montand, Francis Lemarque ou la délurée Mistinguett. Pas sûr pourtant que le chantre de Paname à la gouaille rocailleuse et au canotier virevoltant reconnaîtrait le « Ménilmuche » de ses rengaines. Car ici aujourd’hui, c’est l’Afrique ! Un peu l’Afrique Noire, beaucoup l’Afrique du Nord. C’est-à-dire grouillant et coloré, convivial au sens qu’on devrait toujours donner à ce mot et qui est son sens originel, à savoir que la convivialité est la « capacité d’une société à favoriser la tolérance et les échanges réciproques des personnes et des groupes qui la composent » (Petit Larousse) ! Oui, à qui sait observer, le marché en dit long sur les habitants du quartier où il se tient. Et il est édifiant de constater que ce sont sur les marchés cosmopolites qu’il y a le plus de brassage et de métissage, que l’ambiance est la plus joyeuse et la plus « conviviale ».

Marché de Belleville via opusmang.com  Marche de Belleville cosmopolite via rfi.fr    Marché de Beleville via unjourdeplusaparis.com  Marché de Belleville via babeblogue.blogspot.com

À Belleville-Ménilmontant, il n’est pas rare qu’on se tutoie. Pas par manque de respect mais parce qu’on est tous frères. On mange tous, non ? Alors on ne va quand même pas faire des manières pour choisir ses tomates. Les commerçants hèlent les clients potentiels qui passent devant les étals avec bonhomie et ce qui m’a vraiment frappée, c’est qu’il n’y a jamais la moindre agressivité dans ces « interpellations ». Mieux, c’est l’un des rares marchés où l’on te propose de goûter « même si t’achètes pas, ça fait rien. » Car on est fatidique aussi. À la manière de l’Afrique. Que t’achètes ou que t’achètes pas, c’est kif-kif. Mektoub et Inch Allah. Surtout, ici, tu as la permission de te servir toi-même. En touchant et en tripotant la marchandise. On te tend un sac en papier et « vas-y ! ». Tu peux caresser le velouté des pêches à loisir, humer les melons sous la queue, croquer une cerise, écarter les feuilles des salades, trier tes gousses d’ail, demander la touffe d’herbes qui est tout en dessous de la pile parce qu’elle te parle plus que les autres, « celle-là là, juste en bas à droite », examiner les légumes sur toutes les coutures pour élire ceux qui finiront sublimés dans ta ratatouille. Belleville-Ménilmontant, c’est un marché sensuel où tous les sens participent de la fête. « Madame, goûte mon melon, c’est le meilleur du Maroc ». Ailleurs par politesse, tu réponds « choukrane » au vendeur qui te tend un autre fruit avec un accent qui te paraît tout aussi maghrébin que celui de son voisin. Alors il te regarde droit dans les yeux en faisant semblant de ne pas te comprendre et en te disant « choukrane ? c’est quoi, ça ? c’est pas de l’arabe ! » Puis il éclate de rire en voyant que tu restes éberluée et en te disant avec un clin d’œil complice : « c’est pas de l’arabe, c’est du marocain ! » Lui, il est tunisien… Plus loin, comme je ne lâche pas mon petit carnet à fixer les souvenirs malgré mon panier qui se remplit peu à peu, on continue à me parler et à me questionner quand je prends des notes : « T’es écrivain Madame ? Pourquoi tu notes les prix ? Qu’est-ce que vous marquez Madame ? » On est curieux, mais avec bonne humeur. J’intrigue mais je ne dérange pas. Et puis je tchatche moi aussi. La fraternité, c’est ça aussi. Répondre à qui vous parle. Ça ne crée pas forcément des liens, mais ce qu’on appelle du « tissu social » en langage de technocrate. Sauf qu’ici, le tissu est coloré, chamarré, chatoyant, bigarré, bayadère. Parfois tissu à boubous, parfois tissu à djellabas. Les couleurs sont aux vêtements ce que les épices sont à la cuisine. Au marché de Belleville, on est aux portes de l’Orient.

Marché de Bellevile via menubelleville.wordpress.com  Marché de Belleville via res.ateliercfd.org  Marché de Belleville via africultures.com

Il n’est qu’à se promener au marché en été. Ce n’est qu’une succession d’étals de fruits et de légumes aux couleurs éclatantes et l’expression « légumes du soleil » prend ici tout son sens. Tout le bassin méditerranéen a déchargé ses légumes sur les trottoirs de Belleville : monceaux de poivrons et de piments qui se déclinent en vert, jaune, orangé et rouge ; avalanches de tomates olivettes et de grosses tomates côtelées à côté desquelles les grappes de tomates italiennes ou les très calibrées tomates de Hollande qui règnent insolemment dans les supermarchés paraissent bien falotes ; aubergines bien membrées qui se côtoient fièrement ; courgettes rondes ou longues, vert amande ou vert émeraude, ou même jaunes ; concombres-cornichons qui se tortillent en longs serpentins ; salades de maraîchers plus fraîches les unes que les autres malgré la canicule ; pastèques joufflues, celles de la première rangée fendues en deux, jouant les aguicheuses ; melons ronds ou longs, lisses ou brodés, dont quelques-uns sont sacrifiés pour le bonheur du chaland, petits cubes tendus à la pointe du couteau ; citrons en vrac parfois un peu tavelés car ils n’ont pas subi les bruines pesticides ; betteraves crues aux fanes bien raides, denrée rare qui prouve qu’ici on est dans un quartier où l’on prend encore le temps de faire « vraiment » la cuisine, car ailleurs, dans le meilleur des cas elles sont vendues cuites, dans le pire, comprimées sous Cellophane ; « garnines », sorte de petits artichauts poivrades aux épines retroussées qui font dire à une passante qui porte ses bijoux du dimanche même en semaine : « Oh ! j’ai plus vu ça depuis la Tunisie ! » ; gombos frais que deux africaines comptent un à un en prévision d’un probable calalou ; fenouils aux tiges bien drues ; pêches plates de Tunisie et grosses pêches jaunes, figues, abricots, cerises ; et surtout des cargaisons d’herbes aromatiques qui rappellent les voitures des quatre-saisons d’autrefois : fagots de thym frais qui ne ressemblent pas à des racines de mandragore rabougries, herbes de Provence qui sentent la garrigue et qui n’auront pas goût de foin dans l’assiette, bouquets de basilic aux radicelles terreuses qu’on pourrait presque replanter, touffes de coriandre odorantes qui embaument déjà le tajine, bottes de menthe fraîche et de menthe sauvage constellées de petites fleurs bleues qui donnent envie de boire un thé à la menthe, là, tout de suite. Un bonheur pour les yeux et les narines. Plus loin, blotti entre deux « primeurs » aux longs tréteaux lourdement chargés, une table pliante de dimension plus modeste ne supporte quant à elle que des cagettes de champignons de Paris blancs comme des cachets d’aspirine. Le stand est assailli par une nuée d’Asiatiques qui ont dû se donner le mot car ils repartent tous avec dans chaque main sept ou huit sacs en plastique bleu remplis de têtes blafardes. Sûrement des traiteurs chinois du quartier. Car l’Asie est présente aussi à Belleville, disséminée dans les boutiques des rues avoisinantes.

SONY DSC  Marché de Belleville via posterlounge.co.uk

Deux ou trois poissonniers retiennent également mon attention. C’est incroyable, mais à Belleville, même les poissons sont plus colorés qu’ailleurs. Je n’en veux pour preuve que ces très gros « canpes » (c’est ce qui est écrit sur l’ardoise) rouges, sortes d’énormes dorades des mers chaudes, ces « saupes » (idem) à la livrée rayée longitudinalement de jaune, cousines des premières, ces vivaneaux, ces barracudas, ces bonites et ces pavés de mérou qui font vagabonder l’esprit jusque dans les Caraïbes. La ventrêche de thon, les bars, les daurades royales (les seules qu’on a le droit d’écrire dAUrade avec AU selon la législation) qui se distinguent des vulgaires dorades grâce à la double barre noire entre les deux yeux (façon sourcils d’Henri Emmanuelli), les sardines et les maquereaux, les saumons, les pageots, les chinchards sont présents eux aussi. Tout comme les seiches toilettées et le poulpe qui nous ramènent sur les rivages de la Méditerranée. Enfin, de beaux colinots entiers me font presque venir la larme à l’œil car des comme ça, longs comme le bras, je n’en ai pas vu depuis mon enfance, quand l’entrée du repas dominical chez « Mémé Paul » était le colin froid mayonnaise… comme chez toutes les grands-mères de l’époque. Une époque où le repas du dimanche était sacro-saint, donc « endimanché », à tout le moins, on mettait les petits plats dans les grands. Je sors de ma minute nostalgique parce que juste à côté un vendeur harangue les acheteurs : « Y’a l’anchois, y’a l’anchois ! ». Mais ce n’est pas le poissonnier, c’est un marchand de primeurs qui pratique l’humour au premier degré… ou dont l’accent très prononcé déforme un plus probable « y’a le choix, y’a le choix » !

Poissonnerie marché de Belleville via linternaute.com   Marché de Belleville via foodcoaching.fr

J’ai arpenté le marché de Belleville à Ménilmontant et quelque chose me chiffonne. Je n’ai pas vu de boucherie ! Pas d’étal qui ait retenu mon attention en tout cas. Excepté le vendeur de merguez — douces, piquantes, à l’ancienne — et de saucissons de bœuf ou de veau d’un côté. Et le camion-rôtisseur cachant des poulets embrochés sous son flanc gauche de l’autre. Non, rien. Pas le moindre petit morceau de mouche ou de vermisseau. Si ce n’est, en passant devant une sorte de crèmerie-épicerie qui vendait beaucoup de « déjà tout emballé », cette improbable boîte de « sauté de veau Paul Bocuse » décolorée par le soleil et plaquée — depuis quand ? — contre la feuille de Plexiglas protégeant les fromages de la file d’attente des clients. Un ovni totalement surréaliste dans le contexte.

Pour mon plaisir personnel, je décide de refaire la balade à contresens. Plus en badaude qu’en « ménagère » cette fois. Je m’attarde aussi devant les camelots en me demandant si c’est ce mot qui a donné le mot camelote ou si c’est l’inverse. Le moins qu’on puisse dire est que la marchandise proposée est hétéroclite. Cela va de la râpe à fromage au débouche-évier en passant par les pinces à linge, les épingles à nourrice, les bassines, les tampons Jex, les brosses à cheveux, les tuyaux de douche et les couteaux pliants. Ça tient de la quincaillerie et du bazar. Les marchands de fripes sont omniprésents eux aussi. Trop à mon goût. Mais c’est quand même comique de voir se balancer côte à côte sur des cintres en fil de fer des caleçons de mémé en coton à fleurs et des petites culottes sexy en dentelle, des soutiens-gorge bonnets 110 E en satin saumon à grosses piqûres et de plus affriolants modèles pigeonneants, susceptibles de satisfaire à la fois les grands-mères et leurs petites filles.

Ce qui me marque surtout en remontant ainsi le courant vers Belleville, c’est l’attitude des gens qui font leurs courses. Comme il est plus tard que tout à l’heure, il y a plus de monde. Plus de Caddies surtout, ce qui ne facilite pas la déambulation. Pourtant, personne ne râle et le mouvement de la foule se fait sans agressivité là non plus. On se bouscule gentiment, on se demande pardon, un monsieur ramasse un fruit qui vient de rouler à terre et ce geste m’étonne car je connais plus d’un endroit où le réflexe aurait plutôt été le coup de pied. En passant devant un marchand de salades, un quinquagénaire aux cheveux longs, aux rouflaquettes bien peignées, au jean seventies et aux santiags bien cirées est en train de choisir sa roquette feuille à feuille avec une telle méticulosité que le vendeur finit par lui demander s’il trouve des reproches à lui faire. Alors, le monsieur un peu vieux beau à la « rock’n roll attitude » répond à la cantonade : « Non, non, je ne fais pas de reproches. Mais je fais attention à mes achats ».

Marché de Belleville via leparisien.fr

À Belleville, ce qu’il y a de bien, c’est que faire son marché, c’est plus qu’une leçon de choses, c’est presque une leçon de philosophie… Avec le sourire aux lèvres.

Texte © Blandine Vié

Les marchés

La glane ou la faim du marché


Fin de marché via blogs.mediapart.fr


C’est la fin du marché. À vrai dire, elle arrive par vagues successives, ponctuée de signes avant-coureurs.

La première vague, ce sont les prix bradés : « Allez ma p’tite dame, on remballe tout, les trois laitues pour un euro ! Un euro seulement les trois laitues ! » ; « Allez, allez, faut tout finir, les trois barquettes de fraises pour le prix de deux ! Tenez Madame, parce que c’est vous, j’vous en mets quatre ! Deux euros et un petit sourire ! Elle est pas belle la vie ? » ; « On y va, on y va, on y va ! J’remballe rien aujourd’hui ! Les moules à moitié prix ! Madame, j’parie que vous saviez pas quoi faire à dîner ce soir ! Des moules marinière à moitié prix, c’est pas une bonne idée ça ? »
Ça, c’est la fin du marché côté vendeurs, quand les commerçants voient qu’il ne reste plus qu’une heure, voire une demi-heure, et qu’il va leur rester des denrées périssables à court terme. Des denrées qu’ils vont être obligés de remballer à perte car invendables le lendemain. Alors, autant sacrifier les prix. Côté clients, y a les petits malins de la débrouille qui font leur marché in extremis pour profiter de ces aubaines. Le cageot de tomates au prix du kilo, ça aide quand on a une famille nombreuse. L’été, les fruits de saison fragiles de fin de marché et les tomates finissent souvent vendus par cagettes à prix bas pour faire des confitures ou du coulis. La première vague, c’est la vague des bonnes affaires à faire.

Puis l’heure tourne et les commerçants commencent à remballer. Les portes des camions sont ouvertes, les cageots s’empilent sur les diables derrière l’étal. On trie à vue de nez, au fur et à mesure. Quelques fruits et quelques salades fatiguées sont jetés dans le caniveau avec les fanes de carottes et les queues d’artichauts. Alors la vague des sans ressources arrive. De vieux mendiants barbus un peu portés sur la bouteille qui connaissent le marché comme leur poche et qui savent à quel cul de camion guetter pour que la manne tombe. Et puis à force, les commerçants les ont « à la bonne ». En passant à treize heures trente tapantes le jeudi chez le deuxième charcutier du trottoir de gauche, Jojo sait qu’il aura ses couennes mises de côté, parfois quelques tranches de sauciflard, la fin d’une terrine ou même quelques chutes de jambon. Quand c’est le talon du jambon, alors là, c’est Byzance ! Et si son pote Émile sait s’y prendre avec la Jeannette qu’est crémière trois rues plus loin et qu’il récupère un « calendos » un peu trop fait, alors là mes amis, on va s’en déboucher une pour fêter ça ! Mais cette « race » de clochards est en voie de disparition. Aujourd’hui, on n’est plus clochard par philosophie, mais parce qu’il y a de plus en plus de pauvreté et que la société s’en fout ! Alors la fin du marché, ce sont aussi de vieilles femmes qui tendent la main, des miséreux qui ne parlent pas forcément français, de jeunes paumés avec des chiens, des gens entre deux âges qui se sont retrouvés à la rue à la suite d’un licenciement ou d’un divorce et qui n’ont plus rien. Y compris plus rien à manger.

La fin du marché via humptydumptyrelax.blogspots.com   Fin de marché via citylocalnews.com

La troisième vague, c’est la toute fin du marché, quand les tréteaux sont pliés, que les camions ont déguerpi. C’est comme l’estran, cette portion de littoral comprise entre les plus hautes et les plus basses mers, quand la plage est encore mouillée alors que la mer s’est retirée. Le sac après le ressac, le vide après l’abondance. Quand les plus pauvres des pauvres glanent les déchets des caniveaux comme au Brésil les gosses des favelas sur les décharges d’ordures. Courbés, parfois très dignes et pas forcément en guenilles — encore une fois, ils n’ont pas le choix, c’est la faim qui les pousse —, ils ramassent les feuilles vertes tranchées sur les bottes de poireau, les légumes à moitié pourris. De quoi faire une soupe d’épluchures de caniveaux qui devient presque un festin quand on a pu ramasser aussi une patte de poulet. Encore faut-il avoir un chez soi, ce qui est rarement le cas. Alors on repère un fruit blet pour toute pitance et on se dispute les mètres de trottoir, comme les péripatéticiennes rue Saint-Denis. Chacun son territoire. La faim peut rendre enragé.

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA                            KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA   Fin de marché via atelierdecreationlibertaire.com                             Fin de marché via ladepeche.fr

La toute fin du marché, c’est la faim du marché.

© Blandine Vié

Les Marchés

Le marché de la Place Maubert à Paris 5ème

Marché Maubert via sheryltodd.bloggspot.fr

Tiré au cordeau le long du boulevard Saint-Germain, entre la rue des Carmes et la fourche formée par la rue Monge et la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, le marché de la place Maubert* a des allées quadrillées comme un jeu de dames. C’est un joli petit marché très vivant fréquenté à la fois par les vieilles gens du quartier qui viennent y faire leurs courses depuis des lustres avec un filet à provision en résille de coton ou un cabas de toile noire, et par une population plus branchée qui a visiblement les moyens de consacrer un budget conséquent à la nourriture si l’on en juge par le nombre important de bouchers, de volaillers et de poissonniers qui se côtoient malgré la toute petite superficie et la rangée de magasins d’alimentation plutôt cossus côté trottoir.

Le marché de la place Maubert côté boutiques via www.think.org:paris

La dominante est bio avec notamment un très beau marchand de légumes par conséquent issus de l’agriculture biologique à l’angle Monge : légumes-racines tels que carottes, navets, céleris, mais aussi légumes oubliés comme les panais, les choux-raves et les orties, vendues en bouquets. Plus fashion, les courgettes rondes, les poivrons jaunes et les tomates cœur de bœuf font déjà leur show malgré le froid. Vu la saison, certains doivent quand même bien être d’importation. Alors, bio quand même ? En tout cas, chaussée de charentaises et emmitouflée dans un gros manteau gris, une vieille femme qui retient l’attention à cause d’une barbe grise longue comme la main est en train de choisir avec le plus grand soin des légumes à la pièce visiblement destinés à mitonner une soupe poireaux-carottes-pommes de terre tout ce qu’il y a de plus classique. Assis sans laisse sur le macadam, un chien observe le spectacle d’un regard attentif. Attend-il que sa maîtresse ait fini ?

Étal de légumes via e.vous

Plus loin un marchand de tisanes fait penser aux herboristes d’autrefois en plus aseptisé. Un étal ne propose que des œufs roux de Marans bien rangés dans leurs alvéoles de carton. Impeccablement rangés également — avec un ordre qui frise même la maniaquerie — les fruits secs, les fruits confits, les citrons confits, les olives et les épices d’un marchand méditerranéen de produits de « là-bas ». Du coup, on regarde sans oser y toucher.
D’une allée à l’autre, les poissons sont beaux, la charcuterie est belle, la viande est belle, les volailles sont belles, aussi les couperets tombent, sectionnant des os, des têtes et des pattes, des couteaux tranchent dans le vif des chairs rouge sombre, des mains dépendent les andouilles et les boudins, des feuilles de papier sulfurisé se font linceuls en crissant sous les doigts experts, les fléaux des balances oscillent sans répit. On devine que les petits plats qui se préparent sont des petits plats bourgeois, qu’on est dans un quartier où la blanquette de veau, le navarin de mouton et la poule au pot ont encore droit de cité.

Poissonnerie du marché de la place Maubert en décembre via parisandbeyond-genie.blogspot.fr

En plein cœur de ce marché tendance terroir, Mouthia, un africain — africain d’Afrique tandis que son ex est africaine des Antilles précise-t-il, d’où le métissage des recettes — fait frire des acras de morue et des beignets de bananes plantain qui embaument et que tout le monde s’arrache. Il vend aussi des boudins créoles et d’autres plats épicés selon diverses graduations (doux, medium ou piquant), tous plus appétissants les uns que les autres. Comme c’est écrit à la main sur une pancarte en carton suspendue par deux pinces à linge à un cintre accroché derrière le maître de cérémonie, on est ici à « L’Escale tropicale ». Et paradoxalement, c’est plutôt rafraîchissant…

Allez, raflons les derniers acras et allons les déguster avec un verre de sancerre au café du bas de la rue des Carmes !

Acras de morue via www.lesdelicesdemargaux.blogspot.fr


* La place Maubert doit son nom, par corruption à un abbé de Sainte-Geneviève qui avait permis d’y construire des étaux de boucherie au XIIème siècle.

BV

Les marchés

Les marchés de mon enfance

Je me souviens du ventre de Paris, la nuit. Grouillant, bruyant, odorant, dégoulinant de victuailles. Si sexuel en fait. C’était rituel. Une fois par an, la semaine de Noël, ma mère m’emmenait aux Halles pour faire les courses du réveillon. J’aimais ça. Même, comme par une étrange fascination, ce qui me faisait peur ou me dégoûtait : le sang dans les caniveaux, les têtes coupées, les gros crochets en fer, les odeurs douceâtres de triperie, les carcasses portées à dos d’homme. Et cette promiscuité surtout : la force des hommes, la gouaille des femmes, cette vie intestine si chaude dans le froid du petit matin. Et puis, la virée finie, les paniers remplis, la soupe à l’oignon gratinée dans son bol en grès qui me tenait lieu de petit déjeuner.

La marchande des quatre saisons, affiche scolaire, édition Bourrelier

Je me souviens aussi du marché de l’avenue de Saint-Ouen. Les petites voitures à bras des “marchandes de quatre saisons”. Quel joli nom ! En bas de l’avenue, il y avait une poissonnerie. Ah ! l’anguille tronçonnée qui bougeait encore dans le filet à provisions que Maman me faisait porter. Sur le trottoir d’en face, il y avait une graineterie où elle achetait les légumes secs et la semoule en vrac. L’odeur de la semoule de maïs est encore dans mes narines, comme une ivresse.

Farina di mais
À l’époque, il y avait des statues en saindoux dans la vitrine des charcutiers. Pas le saindoux centrifugé à goût de paraffine d’aujourd’hui. Non, un saindoux soyeux, balsamique. Ma mère nous en faisait parfois des tartines au goûter, poudrées de sel et de poivre gris Aussage (dans son étui triangulaire). J’adorais ça.

Poivreossage
Enfin, je me souviens des deux épiceries de la rue des Épinettes où nous habitions et où je faisais les commissions au quotidien. Chez “Boulard”, un petit monsieur qui portait une blouse grise et un crayon sur l’oreille. Et aussi chez “la grosse”, un peu plus haut, où on n’achetait que “les patates” et le vin “blanc de blanc Baptistin Caracous”.

Baptistin Caracous
La cuisine, c’est d’abord le marché, les courses, les commissions.
Les marchés de mon enfance m’ont fascinée avant de me façonner. Comme un parcours initiatique.
J’avais douze ans quand on a déménagé. Et ça n’a plus jamais été pareil.

BV